Jour 1

Ce jour là, je viens te chercher à la sieste de l’après midi, tu n’as pas trop voulu dormir. Je voulais moi-même me reposer. Pour la tétée, je décide donc de te ramener dans ma chambre. Je t’allonge et te propose le sein, et là, c’est la colère. Je t’ai rarement vu dans un état pareil, tu hurles, tu te contorsionnes ! C’est vrai, les volets sont tirés, c’est une ambiance dodo, peut être as-tu cru que je voulais te recoucher ? Résultat tu es tellement énervé que tu refuses la tétée, et tu mets du temps à te calmer.

Le reste de la journée se passera plutôt normalement, mais quand papa rentre je lui raconte ta colère, qui m’a beaucoup marquée.

Jour 2

Réveil, comme tous les jours, je vais te chercher dans ton lit pour une tétée allongée, dans notre lit. C’est un moment cool, réveil en douceur, câlin collectif. Aujourd’hui, à nouveau, dès que je t’allonge, c’est la colère ! Je me rappelle instantanément l’épisode sieste d’hier et bien que je ne comprenne pas, je me dis que ça a sûrement un rapport et que peut être que cette position allongée t’agace. Alors je n’insiste pas trop. Tu déjeunes avec nous, ton petit jus frais et une tartine avec de la confiture.

Dans la matinée, avant la sieste, je te re-propose, cette fois ci dans ta chambre, assise, sur le rocking-chair, notre endroit « tétée tête à tête ». Tu prends mon sein, une seconde, puis tu refuses.

Bon cette fois, ça fait beaucoup, d’un coup j’ai chaud, ma tête tourne, mes yeux se mouillent et je te pose dans ton lit avec une bise, la gorge un peu serrée.

Je sors de la chambre, et la je fonds en larmes. Y’a un problème ! Je le sentais depuis hier, là j’en suis sûre ! J’en ai déjà entendu parler, et jamais je n’aurais pu imaginer : une grève de la tétée ? Je n’en suis pas encore bien sûre, mais j’en tremble déjà.

J’en parle à papa, qui n’a pas l’air de s’alarmer plus que ça, me disant d’un ton détaché « il veut peut être se sevrer ».

Après ton levé, je tente une autre tétée, en porte-bébé, je marche un peu, varie les positions. Tu tètes, mais pas plus de deux minutes.

Papa doit partir au boulot, je me sens seule, inquiète, je pleure. Dans l’après-midi, nous avons la visite de papi et mamie. Je ne peux cacher mon inquiétude et mes yeux rouges, la tétée de la sieste de l’après-midi, tu n’en pas voulu. Là encore, ils me parlent de sevrage, que 14 mois c’est déjà bien.

Un sevrage naturel à 14 mois, de ce que j’en ai lu, ça n’existe pas. Je cherche des explications : hier tu m’as mordu la cuisse et j’ai crié, c’est vrai aussi je crie avec ta sœur en ce moment, peut être que je ne t’ai pas cherché assez vite après la sieste, peut être encore que je passe trop de temps sur l’ordinateur…

Le nez bouché ? Un peu oui, mais même après la vilaine séance de mouche bébé, tu ne veux pas de mon sein en réconfort.

Le soir tu refuses la tétée du coucher. Je te mets au lit, je cherche un contact physique différent, je t’embrasse dans le cou en te respirant bien fort, pour ne pas t’oublier cette nuit. Des larmes tombent sur ta turbulette. Je passe ma soirée sur internet pour chercher à comprendre, parler, me rassurer, me vider, ou plutôt me remplir de ce qui me manque. Mais je ne comprends pas. Je culpabilise, je suis très inquiète, et si demain c’est pareil, que faire ?

Papa rentre tard, et me retrouve complètement défaite. Lui non plus ne comprend pas, et en plus, je crois qu’il ne me comprends pas.

Jour 3

Ce lundi, tu tètes pour le petit-déjeuner, je suis rassurée, mais pas complètement sereine. Il me semble tout de même qu’une ombre plane. Quand même, petit texto à papa.

Je te cherche chez mamie, et pour les retrouvailles, une tétée. Je me laisse aller. Je savoure, je te regarde et je stocke tout ce que je peux d’amour et d’émotions, au cas où, car je repense à hier, et à cette peur qui s’est emparée de moi.

A l’heure du coucher, tu me re-fais le coup, tu refuses une des meilleures tétées de la journée.

Ce soir encore je passe pas mal de temps sur internet, et un témoignage sincère me permettra de me confier sans pudeur et de me donner des pistes. Merci Marion.

Jour 4

Il est 6h, d’habitude on passe quasi 20 min à petit-déjeuner/ téter/ se câliner au lit avant que je ne parte au boulot. Je me réveille, inquiète, mais avec un tout petit peu d’espoir. Qui est vite balayé par un autre refus. Il faut bien réagir alors il ne me reste plus qu’à sortir le tire-lait. Je tire quelques 80ml, en pleurant, que tu avales en un clin d’œil au biberon. Vite je nettoie pour emporter ma valise au boulot. Dans la voiture, je pleure. En arrivant, je ne peux rien cacher à ma collègue. Je lui explique, ce sera notre sujet de discussion de la semaine. Elle a l’air désolée pour moi, mais peut être « qu’il n’en veut plus ». Pas de mon lait ! Alors de quoi, de mon sein, de moi ?

Comme je n’ai aucune explication et que mon fils est « grand » c’est ce qui vient à la bouche de tout le monde : le mot que je redoute, celui auquel je ne veux pas croire : sevrage.

Je ne sais plus, je doute, et si c’était ça ? En attendant, je ne peux m’y résoudre. Ce mardi je fais le tour des pharmacies pour échanger mon tire-lait Kitett contre un truc de compèt. J’en trouve une qui a du stocke, et me propose le Lactina de Medela pour mercredi. Pour la première fois je m’achète des tisanes d’allaitement.

Je te récupère en fin de journée, pas de tétée des retrouvailles, pas non plus de tétée au coucher. Non seulement tu ne veux pas, mais en plus, ces fois-ci, quand je te propose, tu me rejette avec agressivité et tu me pinces le téton. Ça me fait très mal, et bien sûr, encore plus ça me fend le cœur. Ça fait tout déborder en moi : incompréhension, larmes, peine, manque, amour, peur, doute, sentiment d’inutilité, de culpabilité… Ah j’ai mal ! Bébé ! Qu’est-ce que tu me fais ?

Par le biais de l’assoc, j’envoie un mail à une consultante en lactation, moitié espoir moitié désespoir. Elle me répond très vite et sa réponse simple, précise et réaliste me fait du bien.  Selon le comportement que je décris, c’est pour elle bien un refus volontaire de ta part. Tu veux grandir, décider, maitriser les choses. Je ne dois pas insister. Mais me tenir prête pour ton retour.  Il me faut stimuler ma lactation, plusieurs fois par jour. Même si rien  n’est sûr. Combien de temps persévérer ? Le temps qu’il me paraît raisonnable et acceptable. Cette réponse me rassure beaucoup. Merci Corinne.

Je vais tirer longtemps ce soir avec mon manuel, car je ne récupère le nouveau tire-lait que demain. Mais faible rendement. Ça aussi, c’est dur. Je n’arrive même pas à te nourrir. Je ne suis plus qu’une moitié de mère. Je suis vraiment perdue. Je ne sais pas si j’ai encore envie de tout ça sans toi, l’association, les Seintes…

Jour 5

Je te cherche dans ton lit ce matin et te ramène avec nous. Sur les conseils de la consultante en lactation, et devant papa, je vais te parler comme a un grand : j’ai bien compris, tu veux grandir, tu veux, choisir, tu veux décider. Ok. Maman ne te proposera plus. Tu sais où c’est c’est, tu sais comment demander, si tu veux téter, je reste disponible pour toi.

C’est comme un poids que je lâche. Plus d’agressivité. J’ai enfin compris ce que tu veux me dire, compris que ce n’est pas ma faute. De nouveau, on rigole, on se chatouille, on est complices. Comme on me l’a conseillé, sans te proposer le sein et te le mettre sous le nez, je te montre l’objet de la tentation, mine de rien, plusieurs fois par jour. Je m’habille et me déshabille devant toi. Je tire ton lait dans la salle à manger. Je te prends dans le lit torse nu…

Aujourd’hui je prends les choses en main. En début d’aprèm, on va chercher le nouveau tire-lait à la pharmacie. C’est un peu Noël avant l’heure pour moi, et je fais la fête au pharmacien « Vous allez être sur la liste verte des mamans allaitantes du coin ! ».

On va prendre le goûter chez ma tante qui habite juste à côté. Pour l’avoir vue hier, je lui ai déjà parlé de mon crève-cœur du moment. Elle n’a pas allaité, mais c’est une mère jusqu’au fond des tripes. Je sais qu’avec elle je peux parler de ma douleur, sans retenue, sans honte, sans craindre que ce soit pris pour un caprice ou de la possessivité. Elle sait que si elle me regarde un peu trop dans le fond des yeux elle y verra un trou, béant, et que si elle maintient ce regard ce sont des larmes qui vont couler et creuser un peu plus mon visage fatigué. Alors elle m’écoute et espère avec moi, et me fait un café bien fort. Merci tata.

Plus tard on a rendez-vous, sur les conseils de Marion, chez une copine allaitante. Je vais tenter un quitte ou double. Quand le petit de ma copine se réveille, je te prépare bien, te pose sur mes genoux, bien droit, que tu vois bien la scène du petit qui va téter. Doucement, derrière toi, j’ai dégrafé mon soutien gorge et me tiens prête. Tu te retournes avec un mouvement naturel vers le sein, mais encore une fois, en une seconde, tu te ravises. Bien sûr, je suis déçue, mais je sais que tu as très bien compris tout ce qui se passe, que tu gardes tout au fond de ta petite tête. Au moins j’aurais tenté, je n’ai pas de regret. Pour ta disponibilité, cet accueil, ton écoute, merci Béa.

Jour 6

Encore une longue journée. Sans tétée, tout est différent. Je commence à me demander si il ne va pas falloir réfléchir à un plan B question lait, je ne sais même pas combien, ni quoi. Sans tétée, c’est moins facile, moins instinctif.  Sans tétée il faut tirer et stocker. Sans tétée, il faut prévoir et mesurer.

L’allaitement, je le dis tout le temps c’est plus que du lait. Nos câlins, nos rituels, tout tourne autour de la tétée. Tu es fatigué, sans doute que tu éprouves un manque, tu ne veux pas t’endormir, lâcher prise, tu pleures. Je ne peux pas te consoler, te rassurer, t’endormir avec une tétée. Il faut trouver, faire autrement. Lire une histoire, te bercer, te serrer… Tu finis enfin par craquer. Sans tétée, tout est compliqué, tout est bouleversé.

Six jours sans nos tétées, mais je ne peux me résigner, je continue à pleurer, je n’arrive plus à manger.

Jour 7

C’est vendredi, soir. Je n ‘ai qu’une hâte, rentrer pour être avec toi. On prend un long bain. Tu joues, tu me regardes, tu me touches. Je te laisse faire ton chemin vers moi, à ton rythme.

C’est l’heure du coucher, on ré-invente. Je te lis une histoire, te chante une petite berceuse. On s’installe dans le rocking-chair, comme avant. J’ai un tee-shirt décolleté, tu poses ta joue bien chaude contre ma poitrine. Je mets mon nez dans tes cheveux et te respire, dans un soupir tu te tournes, réflexe de fouissement ? Je sors mon sein doucement et là… tu le happes !

J’en profite bien un quart d’heure puis j’appelle papa tout doucement, je suis trop heureuse pour pleurer.

Je te couche, je n’ose pas encore crier victoire.

Tout rentre dans l’ordre et ce dès le lendemain matin. Comme si de rien n’était. Ce week end, ce sera collé-collé. On va kiffer. Et moi d’envoyer des petits messages comme pour une naissance. C’est avec beaucoup de fierté et une once d’orgueil que j’annonce le lundi à mon entourage que je n’ai pas tiré comme une entêtée pour rien : le fils prodigue est revenu.

Depuis, tout va toujours aussi bien entre mon fils, mes nichons et moi, et on a encore une belle histoire à raconter sur notre lien lacté.

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