Claire, sage-femme et co-allaitante

Claire a 25 ans. Elle a deux petites filles de 2 ans et 6 mois et les co-allaite. Mais Claire est aussi une sage-femme en devenir qui a étudié en Suisse et pratiqué en tant que stagiaire en France et en Suisse.
Elle a accepté de se prêter au jeu de l’interview et nous livre sa vision et son expérience de l’allaitement. En tant que maman et en tant que professionnelle de santé.

Raconte-nous l’histoire de ton/tes allaitement(s)…
Mon histoire a débuté avec la naissance de ma première fille et continue encore à ce jour avec le co-allaitement de mes deux filles de maintenant 2 ans et 6 mois. Je n’étais pas spécialement partie pour un allaitement long ni un co-allaitement mais j’en ai tellement bavé au début pour ma première, j’ai dû surmonté tellement d’obstacles qu’ils m’ont fait comprendre à quel point j’étais convaincue par l’allaitement.

Tu en as « bavé ». Raconte-nous un peu, tu t’en es sortie comment ? Association, lectures, amis, conjoint ?
Crevasses puis douleurs inexpliquées pendant 3 semaines, (ça me lançait jusque dans le dos et les bras, j’ai su par la suite que ça pouvait arriver à certaines mamans de ressentir cela, que c’était lié à la mise en fonction des glandes mammaires), mastites (2 fois), bref vraiment pas de repos pendant 1 mois. Ajoutez à cela un bébé qui ne dormait presque pas, qui avait un reflux interne et qui voulait téter non-stop ou presque, un entourage qui pense que la solution est dans le biberon, un compagnon complètement dépassé par son nouveau rôle de papa, et vous obtenez une maman à cran avec un baby-blues qui ne passe pas. Heureusement, je me suis tournée vers une conseillère de la Leche League qui m’a épaulée, une amie qui m’a grandement soutenue, et avec ma conviction profonde de l’importance de l’allaitement, j’ai tenu bon, et me souviens avoir enfin pris du plaisir à mettre ma fille au sein vers ses 6 semaines.
Ensuite, il y a eu des difficultés à chaque étape : ma fille a longtemps refusé de se diversifier (elle n’était tout simplement pas prête avant 14 mois), à chaque poussée dentaire, c’était reparti pour des tétées non-stop et un nouveau refus de nourriture solide (bref, un retour d’allaitement exclusif), puis ma grossesse et la fatigue impliquée ont été difficiles à accepter pour elle, et la rareté physiologique du lait lors du dernier trimestre ont presque eu raison de notre allaitement : c’était sans compter sur la naissance de sa petite sœur ! Elle a repris avec entrain et plaisir les tétées qui lui manquaient tant !
Il a fallu faire face à chaque fois aux jugements de l’entourage, aux remises en questions et aux doutes lors des difficultés, mais nous en sommes ressortis toujours plus fortes, plus convaincues et confortées par la nécessité des tétées. Et comme chaque histoire est différente, je n’ai actuellement rencontré aucune difficulté pour ma deuxième (ça semble incroyable !), si ce n’est qu’elle a aussi un reflux (externe).

Quel a été ton parcours professionnel ? La vocation, elle est venue comment ?
Sage-femme est le métier que je voulais faire depuis toute petite, puis à l’adolescence j’étais un peu perdue, j’ai pris une année sabbatique après mon bac pour faire des stages afin d’être sûre et révélation lors d’un stage en prénatal dans une maternité : accompagner les femmes pendant la grossesse a été une expérience extraordinaire pour moi, c’était comme une évidence, je voulais exercer ce métier. J’ai passé le concours pour devenir sage-femme la même année à Genève (j’habitais en Suisse à l’époque, on est une famille de voyageurs), j’ai été reçue et s’en sont suivies quatre années de formation passionnantes mais éprouvantes. Je suis tombée enceinte lors de ma dernière année d’études, j’ai dû faire une pause suite à une menace d’accouchement prématurée, et j’ai finalement obtenu mon diplôme lorsque ma fille a eu 1 an, alors enceinte de ma 2ème fille. A part mes nombreux stages durant la formation, je n’ai donc pas encore exercé en tant que diplômée.

Tu côtoies des futures et jeunes mamans tous les jours, comment abordes-tu avec elles la question de l’allaitement ?
Lorsque je côtoyais donc des mamans et futures mamans tous les jours, et bien la question de l’allaitement était abordée d’une part pendant les cours de préparation à la naissance, d’autre part en maternité lors de l’accouchement, mais je dois dire que c’est beaucoup plus simple et naturel en Suisse, il y a vraiment très peu de femme qui refuse l’allaitement, notre formation sur le sujet est bien meilleur qu’en France et culturellement il est plus accepté. La question du choix du mode d’alimentation à la naissance se pose beaucoup moins (sur plus d’une centaine d’accouchements auxquels j’ai assistés, une seule femme voulait donner le biberon dès le départ, plusieurs voulaient essayé ou donné la tétée de bienvenue, d’autres allaiter quelques jours pour donner le colostrum, mais la grande majorité n’envisageait pas le biberon). Là-bas, je n’ai jamais entendu parler de la Leche League comme étant une secte par exemple, bien au contraire, nous y orientons les femmes très facilement.

On sent que ton expérience en Suisse t’a marquée. Il ya encore du boulot en France dans l’évolution des mentalités selon toi ? Au vu de ton expérience, tu as des pistes à nous donner ?
Je pense que cela dépend des maternités et cliniques, mais de manière générale, effectivement, il y a l’air d’avoir beaucoup de travail à accomplir pour changer les mentalités en France.
Les pistes? On pourrait commencer par améliorer la formation des professionnels, obliger ceux qui travaillent déjà à mettre leurs connaissances à jour. Il faudrait aussi un moyen pour dénoncer les professionnels corrompus : combien de fois je suis revenue de chez le pédiatre avec de mauvais conseils d’allaitement, une vilaine phrase culpabilisante (« si vous continuez d’allaiter, vous finirez par jeter votre bébé par la fenêtre! ») et l’invitation à me servir d’échantillons de préparations artificielles. Je suis sûre que certains se font payer leurs vacances par G**** ou Blé*****!
Pour la petite anecdote, ma deuxième fille a 6 mois et à cet âge, je suis la seule maman allaitante encore parmi les patientes du pédiatre que nous voyons actuellement (on a changé déjà beaucoup…). Et au vu des conseils qu’il m’a donné en la matière (par exemple, lors d’un pic de croissance, un biberon de PA peut aider à passer le cap afin de laisser le temps aux seins de se remplir avant une tétée suivante), cela ne m’étonne même pas !
Après, je pense également qu’il est du devoir des mamans d’aller mieux chercher l’information. Je trouve ça trop facile de systématiquement mettre son échec ou son refus d’allaitement sur le dos d’un professionnel, alors qu’on a simplement pas eu le courage de surmonter une difficulté ou le courage d’assumer qu’on avait tout simplement pas ou plus envie.

As-tu des anecdotes sur l’allaitement qui t’ont marquées au cours de tes études ?
Il y a eu des jolies histoires d’allaitement racontées par mes patientes, des co-allaitements notamment, mais rien de vraiment marquant pour moi en fait car cela me semblait tellement normal et naturel ! Disons que les histoires qui m’ont le plus marquées c’était la lutte incroyable de certaines mamans pour l’allaitement dans des conditions difficiles : naissance prématurée, hospitalisation du nouveau-né en Néonatologie. Maintenant que j’en parle, une histoire m’a beaucoup touchée lors d’un stage en France. C’était celle d’une femme qui venait d’accoucher de son cinquième enfant, à qui on avait diagnostiqué in utero une maladie cardiaque congénitale trop difficilement opérable et fatale pour sa survie une fois né. Cette maman s’était battue tout d’abord pour pouvoir mener sa grossesse à terme (la pression médicale l’orientait vers l’ITG*), accoucher normalement, et allaiter son bébé en le gardant auprès d’elle plutôt que de le laisser en néonatologie (ce qui aurait permis éventuellement d’allonger son espérance de vie de quelques jours mais sans la chaleur et l’amour de ses proches). Il est décédé finalement 10 jours après sa naissance, c’est bien plus que ce que le corps médical ne lui avait « donné », et je me souviendrai toujours de cette merveilleuse maman en larmes lorsqu’elle m’a confié : « au moins, il aura reçu tout l’amour possible pendant sa courte vie ».

Interview menée par Nanette.

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10 réponses à “Claire, sage-femme et co-allaitante

  1. Merci à Claire d’avoir répondu de manière si complète à mes questions et de nous avoir permis de publier cette photo magnifique. Bon courage pour la suite de ta carrière !

    • Merci beaucoup à toi Nanette! C’était un plaisir. Prise du travail début novembre, on verra bien le niveau du travail à fournir pour promouvoir l’allaitement là bas!

  2. C’est une bonne démarche cette interview de quoi se rendre compte de ce que c’est que d’allaiter ou que de travailler auprès de jeune maman allaitante. Je ne suis pas concernée à l’heure actuelle, car je n’ai pas d’enfant, mais le jour venu, j’espère que j’aurais de bon conseils, un accompagnement, et du soutien pour pouvoir, un jour, moi-même mener à bien l’allaitement des enfants que je mettrais au monde, un jour j’espère.
    Il serait effectivement de bon ton qu’en France on s’ouvre mieux, à nouveau sur l’allaitement qui est naturel, et qui aujourd’hui tellement stigmatisé ! en tout cas félicitations à cette jeune maman pour le co-allaitement de ses deux filles, ça ne doit pas toujours être de tout repos, mais quel bonheur ça doit-être !

  3. Je suis co-allaitante aussi et nos bébés doivent avoir la même différence d’âge car je suis tombé enceinte quand ma fille ainée avait 1 an également!!!

  4. Très intéressant. La comparaison avec d’autres pays notamment, où l’on s’aperçoit qu’en France l’allaitement n’est PAS considéré comme le mode normal d’alimentation de l’enfant, encore plus après 3-4 mois. Personnellement je trouve ça aberrant. Bonne chance dans ta belle carrière, tes patientes auront de la chance. Bravo, aussi car ce métier est éprouvant mais tellement beau! (je trouve que les sages femmes sont très souvent super cools souriantes et gentilles!)

  5. Bonsoir Claire et merci pour votre témoignage, très interessant, et particulièrement émouvante l’anecdote du bébé qui a vécu 10 jours. Votre métier est très admirable, et riche en émotions !

  6. Bonjour,
    Merci pour ce témoignage, qui est très intéressant. Je dois dire que ce post me rassure car je vois que mon fils n’est pas le seul à faire des retour à l’allaitement exclusif lors de ses poussées dentaires. La prochaine fois je m’inquiéterais moins !
    Lucie

  7. Très bon billet.
    Perso ce sont certains pédiatres que j’ai envie de jeter par la fenêtre …

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