Juste le temps de dire « allaitement »…

Mon allaitement à moi n’a duré que le temps de dire allaitement.

Rien n’a fonctionné comme je l’avais espéré, et l’allaitement en a fait partie. Un accouchement presque deux mois trop tôt, une journée sous le signe de l’angoisse, de la peur de mourir, avec ce mot qui plane au-dessus de nos têtes… pré-éclampsie. Il faut faire vite et à peine le temps de dire ouf que je suis couturée à jamais et toi dans une boite en plastique. Mes oreilles se souviennent encore, intact, de ton pleur et mes joues sentent encore les larmes qui coulent. Ma main se souvient aussi de celle de l’anesthésiste à qui j’ai sommé de me tenir pour ne pas me sentir seule. Il y a déjà quatre ans, et pourtant je peux encore entendre mon gynécologue siffler pendant qu’il me recoud, et crier à l’Homme depuis le couloir que le petit braille comme un putois (rien de négatif quand on le connait, c’était une façon dédramatisante de vite dire à l’Homme que le petit respire, qu’il vit, qu’il va bien).

Pendant un bon mois, j’ai tenu le coup, je me suis battue, j’ai tiré et tiré encore mon lait, je t’ai mis au sein, j’ai bouffé ces saletés de granules, je me suis fait plaisir à l’ovomaltine, je me shootais à tes doudous avec lesquels nous partagions un lien d’odeur jour après jour, j’ai savouré chaque milli-seconde sur place quand ton corps et le mien se reliaient, j’ai oublié mes peurs, ma fatigue, mes déceptions profondes, je pensais juste chaque jour à me lever pour être près de toi.

Quand tu es enfin arrivé à la maison, le monde s’est écroulé. Mais je l’ai pas regardé en face, j’ai tourné le dos, j’ai pas voulu le voir et j’ai nié la situation. Je me suis robotisée, détachée, éloignée. Un sentiment étrange et horrible à définir : étranger. Et presque tout naturellement, j’ai cessé de t’allaiter.

A ce moment-là, je ne savais pas. Je ne savais rien et personne autour de moi ne savait, personne ne m’a rien dit. Je ne savais pas qu’il aurait mieux valu t’allaiter dès que tu le voulais, je n’avais que l’information classique du nourrissage toutes les 3H, je ne savais pas que j’aurais dû refuser qu’on te donne un biberon pour compléter mes baisses de lactation, je ne savais pas le mal que ça faisait sur ta succion, je ne savais pas que le lien lacté aurait pu nous aider à nous retrouver tous les deux, à nous apprivoiser, je ne savais pas que les hormones libérées durant l’allaitement pouvaient m’aider à sortir la tête de l’eau, je ne savais pas qu’il m’aurait fallu si peu pour dépasser cette situation bête du « je n’ai pas assez de lait », je ne savais pas qu’on pouvait très bien allaiter d’un seul sein (oui y a ça aussi), je ne savais pas que je pouvais trouver du soutien en cherchant un peu. J’avais un compagnon adorable mais qui n’y connaissait rien et qui faisait surtout au mieux pour maintenant un équilibre familial très très fragile, une mère qui me disait juste que c’est déjà ça de pris et un pédiatre qui avait, chaque mois, des échantillons de LA de plus en plus chers et meilleurs que les précédents (forcément), j’étais la première de mes amis proches à avoir un enfan, une famille classique où l’allaitement ne fait pas partie plus que ça des habitude et puis moi. Moi qui pensait tout simplement que l’allaitement c’était simple, c’était naturel, et que ça allait couler de source.

Une amie maternante, devenue proche avec la naissance de mon fils, me donnera ma première « claque » quelques temps plus tard, j’aurais pu essayer ce qu’elle appelle une lune de miel, un jour ou deux au lit, peau-à-peau, sein à volonté. Plusieurs mois plus tard, j’apprends que j’aurais pu tenter une relactation. Et petit à petit, bardée de « si j’avais su », je découvre, je m’informe et je me rends compte.

Mon allaitement à moi n’a duré que le temps de dire allaitement, mais il représente quelque chose de très fort et très important pour moi : il m’a appris à chercher les informations par moi-même et il m’a appris à diffuser autour de moi, à en parler encore et encore, quitte à passer pour une folle furieuse pro-allaitement. Et même si mes connaissances personnelles sont théoriques, elles sont là et pleines de bonne volonté. Parce que j’aurais aimé à l’époque avoir une « folle furieuse » pas très loin de moi qui me dise juste ce qu’il fallait que j’entende ce jour-là… « tu peux y arriver, voici quelques trucs, quelques données, tu peux croire en toi et en ta force de nourrir ton enfant. »

Le second est en arrivage et cette force m’anime, me donne confiance en moi, parce que maintenant je sais. Toute la différence est là et que ce prochain allaitement soit le plus long possible ou qu’il se stoppe plus vite que prévu, il aura un goût bien différent, parce que je ne serai plus seule face à lui.

Par Saphaëlle, originalement publié sur son blog.

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19 réponses à “Juste le temps de dire « allaitement »…

  1. Larmes, encore et toujours… et puiffff une montée de lait, une ! (pourtant Bidibou a 15 mois) … Suis décidemment très émotive et à fleur de peau sur le sujet !!

  2. Waouh, bravo pour nous avoir livré ce magnifique et très émouvant témoignage ! Et je te souhaite un bel allaitement pour ce second bébé !

  3. Frissons +1 ici aussi… Encore une preuve qu’il faut être bien entourée et guidée correctement au début de l’allaitement , mais aussi par la suite. L’allaitement ça rapproche les gens. ça rapproche pas seulement la mère et son bébé, mais toutes les femmes, les hommes qui se sentent concernés.

    Merci pour ce poignant témoignage 🙂

  4. Récit qui m’émeut et me met en colère, combien de mères ont vécu, vivent et vivront ces moments où on se sent une incapable !! Comme toi, je suis une « folle furieuse de l’information » car j’aurais aimé aussi avoir une personne (une seule !) pour m’informer et me guider pour mon 1er bébé.
    Maintenant « tu sais », c’est énorme, tu sais où trouver les infos, tu sais que des difficultés peuvent apparaitre, tu sais que quasiment toutes ces difficultés peuvent se résoudre, tu sais que tu n’es pas seule. Je te souhaite un bel (et long !!) allaitement pour ton 2ème enfant !!

  5. Superbe histoire! Moi aussi mon allaitement m’a appris à apprendre, et j’ai toujours envie d’expliquer autour de moi. Mais je n’ai pas toujours ton aplomb et il m’est arrivé d’acquiescer quand on me disait » je n’ai pas assez de lait » ou « je suis obligée d’attendre 3h car sinon je n’ai pas de lait dans les seins » plutôt que de me lancer dans des explications. À te lire, je me dis que j’aurais dû les donner, ces explications! Je ressortirai cette idée de une de miel…

  6. Je vous remercie pour vos mots, à mon tour j’ai les larmes aux yeux de tant de gentillesse.

    Tine, parfois je laisse tomber, quand ça me bouffe trop d’énergie. Et puis parfois, j’ai une copine lointaine qui m’envoie juste un petit MP pour me demander l’une ou l’autre chose là-dessus et ma jauge remonte sec et net et je suis de nouveau prête 🙂

    Merci, j’espère vraiment vivre un allaitement comme je le souhaite. Comme je disais à l’Homme avant d’entamer cette deuxième grossesse (nous avions encore cette peur dans le ventre avec ce qui était arrivé à la première), aujourd’hui on SAIT, et c’est ce qui fait toute la différence 🙂

  7. Quel courage de te regarder ainsi en face, de voir ainsi d’où vient le problème – de ce terrible manque d’information, encore et toujours.
    Plein de bonheur pour ton prochain allaitement.

  8. Très beau témoignage… Merci pour cette agréable lecture entre 2 tétées!
    Et tout le meilleur pour ton allaitement à venir!

  9. je pleure à te lire, de te voir si déçue, triste… et de lire que oui tu aurais aimé avoir une « folle furieuse » sous la main 😉 , ben ça fait plaisir… je te souhaite un long et merveilleux allaitement pour cette 2e graine …

  10. Larme à l’oeil !! Colère à la fois sur ces accompagnements à la naissance pas assez personnalisés et trop médicalisés ! J’espère que le lien d’attachement n’a pas été trop difficile et compliqué pr vous …

  11. Merci encore pour vos commentaires si chaleureux ♥

    Juste un petit commentaire pour dire que voilà…. Ce 20 mars dernier, j’ai dépassé deux ans d’allaitement, et on est loin d’en finir et c’est vraiment un grand bonheur pour moi !!!

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