Parce que t’allaiter fait de moi ta mère.

Ma petite, mon amour,
Si je t’écris aujourd’hui c’est pour qu’un jour peut-être ces mots te servent.
Qu’ils puissent t’aider à comprendre qui j’étais, qui je suis.
Qu’ils te permettent de peser l’importance vitale qu’a ou qu’aura eu pour moi notre allaitement.

Tu sais, très vite nous t’avons voulue. Nous t’avons voulue tellement fort que tu t’es imposée bien plus vite que « prévu ».
Les semaines passent, j’ai mal. J’ai tellement mal, t’en souviens-tu? partout, le dos, les ligaments, le ventre. Je sens que ça tire que ça fait des choses bizarres.
Je ne comprends plus, je ne « sens » plus les choses, je me perds dans cette grossesse qui ne ressemble pas du tout à l’idée que je m’en étais faite.
A 31 semaines, je craque de douleur psychique et physique et mes larmes parlent pour moi. On nous dit que je fais une Menace d’Accouchement Prématuré.
Vu ton tout petit poids, te voir quitter mon ventre signifierait te voir quitter ce monde… Je pleure, ton papa pleure, nous avons peur.
Tu sais comme je déteste les médicaments, je m’en suis avalé des kilos plusieurs fois par jour pour tenter de te protéger, des journées, des nuits à l’hopital, des piqûres dans les fesses pour tes poumons.

J’ai passé 2 mois d' »hospitalisation à domicile ». Comprendre en fait « alitement ». Seule. Toute la journée dans mon lit.
Alors je lis, je surfe, je m’informe. Je découvre 10 lunes, les mères conseil de La Leche League, Mc Maman et ses Seintes.
Elles seront là sans le savoir durant mes heures sombres. Des heures à se demander si ce petit bout que tu étais sera encore là demain matin. Si je suis vraiment faite pour ça.
Ces semaines de contractions me paraissent une éternité, mon corps ne suit plus, mes muscles ont fondu, je ne tiens plus debout plus d’une heure.
Je te parle, je te fais prendre des bains, j’essaie de prendre tout le positif car si je me laisse aller, je pars.
Je suis une survivante des 37 semaines « fatidiques », nous sommes encore là toutes les deux c’est génial, je t’ai protégée, j’ai au moins pu faire ça.
Du 9 au 12 Août je t’ai appelée, je t’ai aimée, t’ai détestée, t’ai tellement attendue à corps et à cris. Ton papa assis sur le fauteuil se demandant qui est cette affreuse femme qui hurle et qu’a t-elle fait de son épouse?
Je ne rentrerai pas dans les détails, après tout tu étais présente… J’ai entendu « ça y’est elle est là ». Mais je ne sens rien, je ne vois rien. Un grand drap bleu-vert me sépare de toi.
Ton papa t’aperçoit et me dit tout ce qui lui passe par la tête, que tu as les yeux ouverts (peut-être me cherchais-tu?), que tu es belle, que tu es rousse… je sens le sourire dans ses mots mais je ne comprends pas. Je suis déconnectée. Puis je t’entends pleurer au loin et je pleure aussi. Les souvenirs sont nets, ton papa te ramène, il te pose sur moi, je te sens, je te touche, je t’embrasse. Nous nous regardons, j’ai l’impression que tu me connais.

Plus de 4 mois plus tard mes larmes coulent encore.
Je sais depuis peu dire que je suis devenue maman, mais je suis encore incapable de dire que je t’ai mis au monde, toi mon enfant.
J’ai passé 3 jours 3 nuits interminables, où j’ai réellement cru que j’allais mourir, que tu allais mourir, suivi de 3 jours où je n’ai pas eu le droit de me lever, où je ne pouvais m’occuper de toi comme il se doit.
Tout ce chemin, cet isolement, cette inquiétude pour en arriver là. Incapable d’accoucher, incapable de m’occuper de toi. 2 mois de dépression post-partum.
Mécanique. Tu pleures, je me lève, je change ta couche, je te mets au sein, on se rendort. Je suis devenue une femme au regard vide et au sourire absent.
Pourquoi ne suis-je pas la maman idéalisée, celle que je pensais être?

Et puis dans le brouillard une seule conviction : allaiter. Te donner le meilleur de moi, le minimum que je puisse faire.
Enfin le bout du tunnel est là, j’entrevois la lumière. Je fais parfois quelques rechutes, mais j’apprends mon métier de mère avec application. J’apprends à me pardonner les fautes que je n’ai pas commises.
Je leur pose des questions parfois idiotes, mais toujours ces femmes me répondent. Tout comme toi elles m’ont sauvée de la folie, du trou noir, du néant.
Je t’ai enfin rencontré mon amour… Il y a quelques semaines, au détour d’une nuit où tu m’as souri pour la première fois, après que je t’ai dit que je t’aime, même si mon attitude envers toi a parfois semblé montrer le contraire, que je suis désolée, que je serai une meilleure maman. Et je le suis. Je le suis un peu plus chaque jour. Je te donne tout mon amour et mon lait. Cet allaitement panse mes blessures à chacune de tes gorgées.
Je fais enfin ce pourquoi je suis faite, je te nourris, je te protège, je t’aime.
Ce lait qui sort de moi est le plus merveilleux des antidépresseurs jamais prescrit. Il m’est vital. Tu le vois bien. Ton papa le voit bien lorsqu’il nous observe avec amour…
Chacune de nos retrouvailles le soir est une renaissance pour moi, nos corps allongés l’un contre l’autre, ta main sur mon coeur.

Finalement, je ne sais plus vraiment qui allaite qui.

Par Camille.

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21 réponses à “Parce que t’allaiter fait de moi ta mère.

  1. Quel témoignage émouvant… c’est beau de parler de cet « apprentissage », que nous faisons toutes, à des degrés différents, et de ce lait qui nous aide à avancer, toujours. Bravo à vous!

  2. Magnifique témoignage Camille, dans lequel je me suis retrouvée… Comme toi, je me suis accrochée à l’allaitement pour devenir maman à ma façon, 3 mois trop tôt… J’ai mis du temps à m’appeler « maman » auprès de mon fils. Mais tout arrive. Il faut juste laisser le temps au temps.

  3. ce texte me laisse une drôle d’impression, mais que c’est beau et bien écrit… profite de ta fille au maximum! Je n’ai pas encore d’enfants bien qu’on y travaille mais ton témoignage me donne du courage et me montre que même si la grossesse ne se passe pas toujours très bien, tu peux trouver du bonheur auprès de ton bébé.

  4. Mon Dieu que ce billet est émouvant !!!!!!! Que c’est beau, que c’est fort… touchée, je n’ai plus qu’à me remaquiller !

    Félicitations, maman !

  5. merci de ce témoignage bouleversant! bravo d’avoir surmonté ces mois difficiles, les prochains ne peuvent qu’être meilleurs. Et si votre fille vous a souri, c’est qu’elle a bien compris quel amour vous lie 🙂

  6. Magnifique, émouvant, j’en ai les larmes aux yeux…
    Bravo d’avoir surmonté ces épreuves et bon allaitement à toutes les deux 😉

  7. merci à toutes de vos encouragements, ça fait chaud au coeur…
    Et surtout merci merci de m’avoir publiée. Ecrire fait partie de « ma guérison ».

  8. Wahou… J’en suis sans voix, sans mots… Bonne vie et bon allaitement à vous deux.

  9. Si dur et si vrai. L’allaitement aide de nombreuses mamans à « réparer » une grossesse, un accouchement qui se sont mal passés. Ton témoignage va parler à beaucoup d’entre nous !

  10. ah que je te comprends, moi aussi j’ai très mal vécu ma césarienne. Et comme toi j’ai fais de l’automatisme pour m’occuper de mon fils. Et moi aussi, je pense que c’est grâce à l’allaitement que j’ai pu devenir mère car je me sentais utile…
    Voilà je te souhaite que ton allaitement dure le plus de temps et surtout profites….

  11. Magnifique !
    Bravo d’avoir eu le courage d’écrire. Le sourire de mon bébé après une tétée est une des plus belles chose qui m’ait été donné de voir. Nul doute que celui de votre fille vous menera loin.

  12. bouleversée et en pleure encore une fois , que je t’aime ma chouquette , maman courage ❤

  13. j’ai été très émue à la lecture de ton texte… tu as su mettre des mots sur quelque chose que je sentais depuis longtemps mais que je n’arrivais pas à cerner clairement.
    « parce qu’allaiter fait de moi ta mère »… c’est exactement ça!
    merci

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