Le lait de sa mère, comme une évidence.

Journée banale, j’arrive chez un client pour échographier ses juments qui doivent être mises à la reproduction. « On a un poulain, il est né à 1 heure, il n’arrive pas à se lever ». Examen clinique, prise de sang, verdict : Poulain septicémique, mal barré. Et ce d’autant plus qu’il était né plus de 12 heures avant que je ne le vois, et qu’à ce stade-là les anticorps du colostrum ne passent plus la barrière intestinale.

Et là première bonne surprise : ils avaient trait la mère, et donné le colostrum au biberon. Ca leur avait paru évident, comme à la plupart des éleveurs. La priorité, c’est que le petit ait du colostrum, quels que soient les efforts à déployer. Peu importe les heures passées à tenir le poulain, ou le veau, debout, à le diriger et re-diriger jusqu’à ce qu’il se branche, qu’il fasse nuit, ou froid, il doit boire ce colostrum. Point. Autant dire que je suis tombée de haut lorsque j’ai appris que, lorsque les mamans choisissaient le biberon d’entrée de jeu, il arrivait que le bébé ne reçoive même pas le colostrum de sa mère !

Malgré le manque de moyens, et la gravité du cas, on décide quand même d’essayer de le sauver, sans soins intensifs, trop chers. Perfusion, médocs, j’avais fait ce que je pouvais. Mais il ne pouvait pas se lever. Trop faible. Donc traite et biberon. Toutes les deux heures. Sauf que la lactation de la jument est adaptée aux besoins du poulain : dans les premiers jours, très peu de lait mais tout le temps. Une heure de traite pour un biberon de 300 ml. Et pourtant, de jour comme de nuit, ils l’ont traite, et ils l’ont biberonné.

Deux jours plus tard, victoire ! Il se lève et cherche la mamelle. Sauf qu’il y a du dégât au niveau neurologique. Ce foutu poulain (oui, à ce stade-là, il énerve le poulinou) tétait tout, sauf le trayon. La cuisse, la mamelle, le ventre, tout. Donc là, passé le moment d’espoir, je les vois se décomposer. Après 48 heures, ils n’en peuvent plus. Vraiment plus. Et pourtant, sans rien dire, ils ont continué. Tentative de mise à la mamelle, traite, biberon, tentative de mise à la mamelle, traite, biberon. Moment de faiblesse, achat d’un seau de poudre de lait. Pas ouvert, il a fini de périmer sur mon étagère. Tentative de mise à la mamelle, traite, biberon.

Cinquième jour, je passe le voir et lui faire ses injections, comme tous les matins. Et comme à chaque fois, j’essaye de le mettre à la mamelle, sans grand espoir. Et là, il s’est branché. Enfin.

Ce poulain, ce n’est pas moi qui l’ai sauvé. Ce sont eux. Eux, qui ont eu le réflexe de lui donner le colostrum. Eux qui malgré leur charge de travail l’ont biberonné nuit et jour, avec ce qui était le meilleur pour lui, le lait de sa mère, l’énergie pour se battre contre la bactérie. Eux surtout à qui je n’ai même pas eu à expliquer l’importance de ces gestes.

Pourquoi est-ce que je parle animaux ici me direz-vous ? Parce que je suis nullipare, déjà, alors mon expérience de l’allaitement… Mais surtout parce que, chez les animaux, et ceux qui s’en occupent, l’allaitement est une évidence. Je ne m’étais même pas posé la question du biberon pour mes éventuels futurs enfants. Naïve que je suis, je pensais que l’allaitement était le choix de la majorité, et le biberon l’exception, que tous les enfants étaient allaités dans les premiers temps, bref, que ça se passait comme chez mes clients.

Avec tout ce que j’ai appris depuis que je fréquente les Seintes, et que je découvre la polémique biberonnantes vs. allaitantes il me reste une question. Depuis quand, et pourquoi, nous sommes nous coupés de la Nature ? Certes, l’Homme n’est peut-être pas un animal comme les autres, mais c’est tout de même un animal, un mammifère, comme on apprend à l’école. Par quel mécanisme en sommes-nous arrivés à nourrir son petit avec un substitut qui ne ressemble que de très loin au lait de sa mère, et à trouver ça normal ? Pour les autres, je ne sais pas, mais pour moi, ce sera le sein. J’espère. J’espère qu’un jour, je serai une Seinte.

Par Caroline, vétérinaire nullipare et future Seinte (il va sans dire !)

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27 réponses à “Le lait de sa mère, comme une évidence.

    • Bonjour
      temoignage qui fait effectivement reflechir sur nos pratiques d’humains;… mais l’Homme occidental met 25 ans à s’appliquer à etre un animal, a vivre dans un milieu asceptisé ou le bonheur est dans l’achat et la consommation pas dans le teps qu’on donne aux autres..
      Alors parfois il faut du temps (et beaucoup de larmes) pour reapprendre à etre un mammifere… il faut aussi de l’assurance pour aller à l’encontre de l’ensemble de la société, de la famille, des proches et du regard toujours ‘bienveillant’ evidemment de toutes les personnes qui se permettent de porter un jugement ou de donner un avis alors qu’on ne leur avait rien demandé.
      Je crois que le plus important c de laisser le choix, pour que tout le monde se retrouve dans la relation mere – enfant et ait plaisir à partager se moment intime qu’est le calin avec son bébé pour le repas.
      Bonne journée à tous
      Caroline

  1. Future Seinte Power. Je plussoie le questionnement, pas parce que je suis véto mais parce que ça m’a toujours semblé d’une évidence déconcertante. Comme ça, arbitrairement, et bien avant de savoir les différences entre LM et PA! J’ai des seins, c’est un prolongement de la grossesse, mon bébé en a besoin et mon corps est programmé pour répondre à ce besoin. Point.

  2. super beau moi qu y suit dans le monde équestre et qu y en n’a vu défiler des poulains jamais je n’aurais penser donner de la poudre à mes gros bébé.!! si toutes les mamans pouvaient penser pareil!!

  3. Euh… Juste : merci 🙂 C’est très bien dit, c’est ce que j’essaye d’expliquer quand je réponds aux gens que oui le sevrage naturel c’était siouper, parce que oui le lait artificiel pourquoi pas, hein, chacune fait ce qu’elle veut, mais que quand même, le lait de vache c’est bien pour les veaux, et le lait de femme c’est bien pour les bébés 😀

  4. Une piqure de rappel très bien écrite Caroline!!!! Comme pour WM, l’allaitement était pour moi une évidence, un prolongement de cette belle grossesse, et il durera tant que mon lait conviendra à ma fille.
    Merci pour ce joli récit!

  5. Superbe !
    Je ne suis pas véto, mais agronome, et moi aussi, j’ai appris pendant mes cours que le colostrum et le lait de la mère étaient le meilleur pour les petits. Est-ce cela qui m’a fait me poser les mêmes non-question (pourquoi ne pas allaiter?)
    Je pense qu’en véto et agro, on a plus d’info sur l’allaitement (animal, mais le processus est le même) que les médecins!
    Tout pareil, je pensais qu’on donnait le biberon chez les humains seulement quand il y avait des problèmes…
    Tout pareil je me pose les mêmes questions !!!
    Il y a quelques pistes de réflexions là:
    http://lesvendredisintellos.com/category/allaiter-son-enfant/
    et sur bien d’autres blogs.

    (Pas pareil: j’ai une petite fille et je l’allaite!]

  6. comme une évidence en effet cela l’a été pour mes 3 enfants, les deux premiers allaités que 3 semaines, manque de soutien, d’information…la dernière à 4 mois et toujours allaitée, non seulement cela m’a paru comme une évidence, mais en plus j’ai fait le choix de ne pas céder au moindre biberon. Comme réponse je peux te dire que c’est la solution de facilité, de déculpabiliser les mères car au biberon on voit ce que bébé boit…déculpabiliser dans le sens que l’on leur à bien mis en tête que maman n’a pas assez de lait (alors que c’est extrêmement rare) donc mettre le défaut de nutrition sur le dos de sa mère et profiter de sa faiblesse…

  7. Super bien écrit ! pour moi aussi l’allaitement était un prolongement de la grossesse et jamais je me suis posée la question d’utiliser ou non le LM. C’est tellement évident. Le LA est là pour aider si y’en a besoin mais pour moi ce n’était pas un choix envisageable, surtout au début.

  8. Merci de mettre des mots sur ce que beaucoup d’entre nous (dont moi) pensent !
    Quel éleveur donnerait du lait de vache à un poulain? Du lait de brebis à un porcelet?? L’Homme a oublié ce qu’il est : mammifère. Je ne peux plus supporter l’ignorance des mamans concernant les préparations artificielles. Il faut que cela change ! Merde, rien que de lire la liste des ingrédients ça fait froid dans le dos !!

  9. Oui, ça me fait penser à Michel Odent qui parlait d’un bon obstétricien qui était …vétérinaire, car lui connaissait le besoin d’intimité du mammifère qui donne la vie ! Merci et bravo pour ce texte !

  10. Quand j’étais petite, je voulais « être maman », parce que pour moi, ça signifiait allaiter mon bébé (issue d’une famille biberonnante pourtant !!!!) et c’est bien à ça que m’a fait penser ton texte : pourquoi est-ce qu’on est traitée comme des bizarreries quand on allaite ????

    Ce poulain est bien parti dans la vie 😀

  11. Très joli récit. Venant moi-même du milieu animalier, et principalement des primates c’était pour moi aussi une évidence. Nous avons fait des seins un organe érotique mais sa fonction première est d’insuffler la vie. Moultes fois je l’ai dit à des jeunes « trouver moi un seul mammifère sur terre qui ne donne pas son propre lait à son petit ? » cela leur paraît tellement normal le biberon au lait recomposé… Une réponse à votre question ? moi je dirais que c’est le monde soit disant moderne qui fait ça… la « libération » de la femme… les lobby laitiers aussi et surtout… argent toujours… Ma fille aura 30 mois le 27 janvier et je ne sais pas quand j’arrêterais de l’allaiter… quand elle sera prête… Les primates ne se posent pas la question, eux… moi non plus…

  12. Moi quand j’étais enceinte de ma fille une personne ma demander à 5 mois de grossesse si je lui donnerais le biberon ou allaiter ,je me suis rendu conte que je ne m’avais pas encore poser la question, ça ma fait drôle, car pour moi allaité c’était un réflex et non une question (je ne sais pas si le fait d’être près des animaux peut avoir un impacte comme tu le dit, mais pour moi ça fait partie de la grossesse) . J’ai allaiter ma fille et pour moi ça a été la plus belle expérience de ma vie. Pour rien au monde je donnerais le biberon a un bébé, et quand je voie une mère qui donne le biberon je ne porte pas de jugement mais je suis triste pour elle de voir qu’après 9 mois de grossesse, qu’elle ne fasse pas la continuité avec l’ allaitement, car c’est la pour moi que les moment les plus magique se passes, vraiment quand ton bébé te regarde comme si il te dit MERCI pendant qu’il mange tu as le sentiment d’être une mère vraiment complète, en plus c’est ce qu’il a de mieux pour la santé . Ça serais supposer être un geste NATUREL ET NON UNE MODE.

  13. Commentaire de ma fille de 19 ans passionnée de chevaux (et allaitée 9 mois) :

    « J’ai déjà trait une jument : c’est beaucoup moins évident qu’avec une vache ! Ces gens ont eu beaucoup de courage (et sans doute une maman très gentille parce que certaines juments ne supportent pas qu’on les triture comme ça si on n’a pas 4 pattes et un air de famille !). »

    😉

    • Un peu compliqué au début, jument pas très coopérative, mais j’ai passé sur ce détail… Et puis, elle a fini par s’y faire.

  14. Euh… moi je me souviendrai toujours de ce veau nourri au biberon qui me tétait misérablement les doigts pendant qu’à quelques mètres de là sa mère ne levait plus parce qu’elle faisait une mammite ou quelque chose du genre :/

  15. entièrement d’accord, sauf que, atteinte d’une maladie grave, j’ai dû passer à un traitement (de cheval), incompatible avec l’allaitement… fin du rêve, point final… j’ai déjà de la chance d’avoir eu un enfant! alors je suis à 100% d’accord avec cet article, mais pensez aussi à la tristesse de celles dont ce n’est pas un choix de ne pas allaiter, il existe vraiment des cas où ça n’est pas possible… du tout…

    • Malheureusement, si on ne voulait pas réveiller la douleur de celles qui n’ont réellement pas pu allaiter, il faudrait alors arrêter totalement de parler d’allaitement! Les PA sont faits pour les bébés comme le tien, que leur mère ne peut pas allaiter. Ils devraient être l’exception, et non la norme.

  16. Comme une évidence… merci Caroline, c’est tellement bien dit. si seulement tout le monde partageait ce point de vue…

  17. C’est très beau ce texte, merci…
    (comme Sarah, je repense à cette visite dans un élevage bovin: un veau dans un box, en solo, à beugler éperdument pendant toute la visite après sa mère, postée quelques mètres plus loin attendant qu’on la traite pour vendre son lait. Le veau lui était nourri au seau (lait en poudre)…le veau tétait avec fougue les doigts que nous lui tendions…bien sûr on va m’expliquer que économiquement c’est logique de procéder ainsi..mais quelle misère de traiter nos bêtes ainsi…du lait de vache au supermarché, à « moindre » prix, obtenu dans ces conditions, je n’en veux pas.)

  18. J’espère sincèrement que tout se passera comme vous l’imaginez, car ce n’est pas forcément inné. Comme chez certains animaux …
    Très beau témoignage en tout cas 😉

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