Petites histoires

Enceinte pour la première fois, je voulais allaiter mon bébé. Je ne sais pas du tout ce qui m’y poussait : je n’avais aucun exemple de mère allaitante autour de moi, et aucun discours pro-allaitement n’était arrivé jusqu’à mes oreilles. Qu’importe, c’était dans mes tripes. Par contre, je n’y connaissais rien de rien.

Tout était prévu dans le meilleur des mondes : j’essaierai d’allaiter si toutefois j’avais assez de lait, puis mon bébé serait sevré pour ma reprise du travail et son entrée à la crèche à deux mois et demi.

Mon allaitement s’est installé sans difficulté. J’en ai découvert les délices. Puis la date de la reprise du travail a approché, avec la tristesse et l’angoisse. Les puéricultrices de la PMI m’ont fait mon programme de sevrage, lequel prévoyait de garder une tétée matin et soir après la reprise du travail et aussi longtemps que je le voudrais.

Et ça a commencé. J’étais à la maison, seule toute la journée face à mon fils qui entendait bien ne pas laisser une tétine entrer dans sa bouche, et pleurait dès qu’un biberon s’approchait de lui. Mais pas une seule fois, même si tout mon être me criait le contraire, je ne me suis autorisée à sortir un sein quand l’heure du biberon était là.

Déchirée ; j’abandonnais deux fois mon fils, une fois en le laissant à la crèche, une autre fois en le sevrant. Le meilleur des mondes n’était finalement pas au rendez-vous.

Les puéricultrices de la PMI ont écouté mes pleurs, avec patience et empathie, tout en m’expliquant qu’elles n’étaient pas très compétentes pour ce genre de situation car les mères auxquelles elles ont habituellement affaire ne travaillent pas.

Mes proches ne comprenaient pas ; ce n’était pas si grave, il finirait forcément par les boire ces biberons !

J’ai fini par croire que c’était moi qui avais un problème, que tenir autant à cet allaitement n’était pas normal. Que je faisais du mal à mon fils en étant si triste, et qu’il avait besoin de ce sevrage pour devenir autonome. Doublement coupable : de le sevrer, et de ne pas accepter le sevrage.

Finalement, le jour de la reprise est arrivé, et mon fils refusait toujours les biberons. Il les a ensuite acceptés à la crèche. Au bout d’une quinzaine de jours, un soir, il a refusé le sein. Mes seins n’ont même pas été gonflés à l’arrêt des tétées. J’ai pensé que c’était comme ça, plus de lait, la faute à pas de chance. C’était fini.

Puis j’ai été enceinte de mon second fils. Et lors d’une séance de préparation à l’accouchement consacrée à l’allaitement, en une toute petite heure, un monde s’est ouvert devant moi. J’ai su. Quel gâchis avait été mon premier allaitement. Que j’aurais très bien pu continuer à allaiter en travaillant. Qu’il faut stimuler une lactation, et que deux tétées par jours à côté du biberon pour un bébé de même pas trois mois, ça n’avait pas beaucoup de chances de marcher. Qu’il ne faut pas écouter les mauvais conseils et les jugements prodigués en abondance sur un ton péremptoire. Que je n’étais pas seule, que j’étais « normale », et que des associations de soutien à l’allaitement existaient. Et que je ferai différemment pour mon second fils.

Aujourd’hui, j’en veux au fait de n’avoir pas eu un accès facile à de meilleures informations. Je m’en veux aussi à moi-même de ne pas être allée chercher plus loin.

Mon fils est né. Reprise du travail à ses trois mois. J’avais épluché internet, et un stock de lait attendait au congélateur. J’étais résolue. Rapidement, j’ai commencé à me déplacer beaucoup en province, pour plusieurs jours de suite. J’ai tiré mon lait dans les chambres d’hôtel, des bureaux dans des moments volés de solitude, les toilettes des aéroports, les toilettes des clients. J’ai beaucoup fréquenté les toilettes. Les clients n’étaient pas au courant de cet allaitement. Dans un monde très majoritairement masculin où les contingences familiales étaient priées de rester à leur place, je ne concevais pas de l’évoquer. Mes collègues qui voyageaient avec moi étaient sarcastiques et désapprobateurs. Il y a encore du chemin pour faire accepter l’allaitement au travail …

Toujours est-il que mon allaitement a tenu le coup, aidé par les tisanes que mon mari me préparait, et que j’emportais précieusement avec moi. Tétées et biberons ont cohabité sans soucis. Pourtant, je suis aujourd’hui convaincue que l’eczéma de mon fils, qui a débuté la veille de mon premier départ en province, était causé par mes absences.

Puis un jour, à neuf mois, mon fils m’a mordue lors d’une tétée. J’ai été surprise, j’ai eu très mal. J’ai crié. Il a lâché le sein, et a pleuré. J’ai entendu dans ses pleurs l’incompréhension, la peur et la trahison. Il n’a jamais repris le sein. Je lui ai proposé la nuit, dans le bain, en peau à peau … J’ai tiré mon lait plusieurs semaines pour conserver ma lactation au cas où il changerait d’avis. Mais il n’a pas changé d’avis.

Indépendamment de cela, la vie que j’avais depuis la fin du congé maternité, je n’en voulais plus, ni pour moi, ni pour mes enfants. En fait, je ne pouvais plus. Passer à côté de leur petite enfance, ne pas être là pour eux. J’ai tout arrêté, changé de métier, et en fait changé de vie. Opération qui n’a tout d’abord pas suscité l’approbation générale autour de moi, loin s’en faut. Puis tous ont finalement admis que j’étais visiblement bien plus épanouie de la sorte, et approuvé.

Ma Petite Troize est arrivée. La mise en route de l’allaitement a été douloureuse, avec des crevasses qui ont mis cinq semaines à se cicatriser. Mais cela ne pesait pas bien lourd, face à la perspective d’un allaitement « long ». J’ai repris le travail à mi-temps, lorsqu’elle avait sept mois. Chez la nourrice, elle refusait mon lait, par quelque moyen que ce soit (la nourrice a même essayé le biberon alors que je lui avais expliqué que je n’en voulais pas), mais elle était un peu diversifiée.

Aujourd’hui, à presque trois ans, c’est encore une tétouilleuse assidue. Pour le temps qu’elle voudra. Elle a découvert le biberon récemment, un vieux de son frère oublié dans un placard. Elle le demande souvent, cet objet exotique que l’on peut remplir de « cocholat-lait ».

Mon aîné m’a fait découvrir la douceur du monde du lait. Son frère m’a appris à me battre pour cela. Et ma Petite Troize m’a offert l’épanouissement lacté. Grâce à mes enfants, j’ai bien cheminé. Mais j’ai le regret de ne pas avoir cheminé assez vite.

Je ne peux pas réparer ce qui a été fait pour mes aînés dans leurs premières années. Mais j’ai finalement trouvé les ressources pour vivre avec mes enfants tel que je l’entends, et ainsi, je me répare moi. Quant à ma fille … elle grandit.

Par Vanessa.

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13 réponses à “Petites histoires

  1. Merci du partage d’éxpérience: en plus maintenant j’ai la « preuve » qu’ on peut allaiter et travailler, alors que souvent on présente celà comme incompatible!

  2. Moi j’ai eu des pannes de lait pour mes deux allaitements ( à 6 mois pour la grand et à 4 mois pour la plus jeune). Aujourd’hui que je suis plus disponible car beaucoup de choses sont en train de rentrer dans l’ordre, cela me manque énormément. Mais je n’envisage pas d’autre enfant (divorce en cours).
    Je suis super heureuse de sentir l’épanouissement dans ton article car c’est exactement ce que l’allaitement m’a apporté.

  3. c’est beau à pleurer. Et ça me fait me poser des questions sur un temps partiel éventuel…

  4. « Mon aîné m’a fait découvrir la douceur du monde du lait. Son frère m’a appris à me battre pour cela. Et ma Petite Troize m’a offert l’épanouissement lacté. »

    Quelle belle phrase 🙂
    Je me reconnais dans ton histoire également (sauf que je suis passé du 1 au 3)
    Bravo pour tes allaitements, bravo pour ton courage !

  5. Merci pour ce témoignage…si réaliste ! nous sommes nombreuses à avoir eu un cheminement semblable. Dans mon entourage, les allaitantes au long cours qui travaillent sont souvent des mamans de 3 enfants ou plus 😉

  6. très beau témoignage. qui me permet de mesurer la chance que j’ai eu de pouvoir trouver quand ma fille avait un mois, rapidement les ressources nécessaires sur internet. c’est dur de ne pas pouvoir donner le meilleur à son enfant, même quand c’est le premier… mais c’est génial de grandir avec eux, et de savoir changer pour eux !

  7. tres beau! tu me donnes de l’espoir!!!! mon premier allaitement a duré deux mois comme toi…le deuxieme meme pas une semaine a cause de crevasses que je n’ai pas su guerir….

  8. Merci pour ce beau témoignage. Il est comme tous ici, très précieux.

    Il faut donner l’information, il faut soutenir. C’est ici mes chères Seintes, que j’ai pu trouver il y a quelques temps l’aide dont j’avais besoin. La preuve, les preuves que tout est possible ! Qu’il faut lâcher prise et se faire confiance. Que travail et allaitement peuvent être compatibles, qu’épanouissement de bébé et carrière professionnelle de maman ne sont pas nécessairement contraires.

    Mon premier enfant, mon premier allaitement. 6 mois bientôt.
    C’est aussi à vous que je le dois.

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