Histoire d’allaitement

Avant toute chose, laissez moi poser mon décor : un service de néonatologie, endroit pénible s’il en est pour une jeune maman. Mon (très) jeune patient est né trop tôt, trop petit. Il a eut beaucoup de soins, parfois douloureux, on a craint pour sa vie et parfois c’est une perfusion qui l’a alimenté : inutile de dire que dans un cas comme celui là, l’allaitement maternel peut vite passer au second plan. Et pourtant il est primordial ! Comme nous l’avions expliqué à sa maman, un si petit bébé ne se nourrit QUE de lait maternel, son corps ne supportera rien d’autre, il en va, encore une fois, de sa vie. C’est si capital qu’en cas de refus où d’impossibilité de la part des mamans, nous leur donnons le lait dont d’autres femmes généreuses approvisionnent le lactarium.
Ça n’était pas leur cas : pour cette jeune maman il était évident que lé bébé recevrait son lait. Alors elle a appris à tirer. Toutes les trois heures. De jour comme de nuit. Parfois plus. Souvent elle a tiré toute seule en pleurant, la photo de son bébé malade à la main, un petit pyjama avec son odeur sur l’épaule.  Elle s’est branché toutes les trois heures à sa machine en pensant à son enfant, branché lui aussi à sa machine, en espérant le revoir en vie le lendemain. Tiré un lait rare, précieux, difficile à obtenir et si peu valorisant quand on n’a jamais connu le plaisir de la mise au sein.
Cette mise au sein qu’on a tentée dès que l’état de santé de petit Loup l’a permis. Qui a commencé par un peau à peau avec des allures de miracle : depuis sa sortie de couveuse, Petit loup, je le garde toute la journée sous rampe chauffante, je transpire à grosses gouttes pendant les soins et pourtant sa température dégringole, la toilette est une vraie course contre la montre, une montre graduée en degrés. Mais dès que je le pose sur le torse de sa maman, emmitouflés tous les deux dans leur bulle, Petit Loup est au top, tiède et éveillé: l’amour le réchauffe mieux que le plus performant des incubateurs.
Seulement pas moyen de le convaincre de téter : il s’énerve, il s’épuise, elle pleure, elle finit par lui donner le lait tiré au biberon alors qu’un DAL les aurait sauvés…. politique de service…. La tristesse, c’est nocif pour la lactation et même si cette maman fait l’effort de toujours sourire, des raisons d’être triste, elle en a : la quantité de lait qu’elle nous apporte dégringole de jours en jours, en même temps que les besoins du bébé augmentent. On commence à donner du lait du lactarium mais Petit Loup va mieux maintenant, et cela coûte une fortune : on essaye le lait artificiel ? Après tout, elle ne devrait pas être si attachée à son allaitement n’est-ce pas ? Elle a la chance d’avoir un bébé qui s’en est sorti, elle…. C’est ainsi que j’assiste, impuissante, à la mise en place d’un sevrage programmé.
Ce jour là, quand j’entre dans la chambre, je la trouve en larmes. Je m’assois à côté d’eux, sans rien dire et elle laisse libre cours à sa peine… son agressivité.

 » Je n’ai pas été capable de le garder en sécurité. Je n’ai pas été capable de le mettre au monde, j’ai eut cette fichue césarienne. C’est VOUS qui vous en occupez toute la journée et maintenant il faudrait lui donner du lait artificiel, mais vous ne comprenez rien: C’EST TOUT CE QU’IL ME RESTE ! « 
Je l’avoue : je suis touchée en plein cœur : quelle détresse de se sentir ainsi, dès le début de sa vie, insuffisante pour son bébé ! Elle me regarde avec de la jalousie, presque de la haine et je la comprends tellement ! Moi, l’empêcheuse de materner en rond, la voleuse de bébé, le tiers indésirable dans ce couple mère-enfant en plein divorce. J’essaie quand même de faire mon boulot. De lui montrer à quel point au delà de mes perfs, mes cathéters, mon oxygène c’est ELLE qui le maintient en vie et le porte depuis des mois avec sa chaleur et son amour, sa présence, ses cernes violettes et son inquiétude…. avec ses larmes et son lait.
La laisser tomber ? Hors de question, je dois trouver une solution ! Je lui demande alors un dernier effort : tirer encore plus, stimuler cette lactation et de mon côté…. j’arrête les biberons. Tous les biberons. Retour à la nutrition par sonde pour 24 heures. C’est peu mais une décision comme celle là, ça se prend en équipe et c’est dur de convaincre ! Mon espoir c’est qu’ainsi son besoin de succion sera encore plus important et, surtout, qu’il ne sera pas fatigué par les tétées au biberon qui l’épuisent. Qu’il sera en forme pour sa maman et réussira à manger au sein. Les réactions ne sont pas toutes bonnes et moi même je ne suis pas convaincue à cent pour cent de ce que je fais mais cette maman reprend espoir et c’est tout ce qui compte. Est-ce cette confiance qui l’aide, est-ce ma stratégie ? Le lendemain Petit Loup trouve le chemin du sein et, pour la première fois peut-être depuis la naissance les larmes qui coulent sont des larmes de joie. Les regards se trouvent, les peaux se caressent, le lait coule à flot… et je rejoins la porte sur la pointe des pieds, les laissant dans la tiédeur et la pénombre : ils n’ont plus besoin de moi.
Après cela Petit Loup a eu le plus gros pic de croissance de toute sa petite vie, ses progrès ont été constants et son retour à la maison rapide…. mais avant son départ sa maman a eu le temps de donner au lactarium quasiment dix fois ce que son fil avait reçut.

Récit écrit par Linoa

Illustration de Pezito

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34 réponses à “Histoire d’allaitement

  1. Je vous dit bravo, pour votre soutien, votre aide et votre implication, pour vous être imposée pour aider cette maman en détresse, mes larmes ont coulé, pour être passé par là… j’aurais tellement aimé vous avoir près de mon bébé, près de moi …j’aurais surement traversé l’épreuve de la prématurité et de la mise en place de mon allaitement plus sereinement …

  2. Wahou ….. Normalement, il en faut plus pour que je sois émue ….. Mais là ……Bravo pour cette réussite et merci de la partager !

  3. Très bel article…merci pour votre humanité, cette décision a changé la vie de cette famille…heureusement qu’il existe des soignants comme vous en néonats…il en faudrait plus!!

  4. Magnifique et malheureusement tellement rare…. car la solution de facilité est toujours la première mention dans les centres hospitaliers – moins de temps, pas assez de personnel qualifié en lactation- moi, il m’a fallu 3 semaines après la naissance déclenchée de mon fils pour que quelqu’un (en consultation extérieur) me propose un DAL… et ouf Miracle : prise de poids, montée de lait +++ et au revoir fatigue et stress du tire lait. Merci Madame la puer d’avoir fait confiance en cet instinct maternelle et d’avoir donné cette chance à cette maman qui sinon l’aurai pour toujours regretter..

  5. C’est grace a des personnes comme vous que les choses changent ! Je suis passée par là il y a 5 ans et en lisant votre texte, les larmes se sont mises a couler…C’est beaucoup de ressentis qui remontent. Ce passage en néonat et cette culpabilité sont très très lourd a porter. Et vos mots sont identiques a mon histoire…
    J ai eu la chance de tomber sur 2 puericultrices très a l écoute comme vous et les revoir lors d un coucou dans le service est un pur bonheur. Elles marqueront ma vie comme ce passage en néonat. Merci pour ce très beau témoignage.

  6. outche, j’ai pleuré comme une madeleine… comme quoi il faut se battre jusqu’au bout, rien n’est jamais perdu d’avance! très belle leçon de courage et d’humanité…

  7. J’en pleure… des larmes de bonheur, de gratitude, que de belles personnes comme vous existent et permettent à l’essentiel de retrouver sa place.
    *snirf*

  8. moi aussi je pleure ! quel beau témoignage ! quel beau dénouement ! j’aimerai tant qu’il en soit ainsi pour ma fille et moi ……… mais elle a déjà 11 mois et l’espoir de l’allaiter en direct s’éloigne de plus en plus……. merci pour ce récit.

  9. bravo bravo bravo mille fois pour votre geste…j’ai connu la néonat, j’ai connu la prématurité, j’ai connu la froideur du TL, j’ai connu la solitude face à une photo toute floue d’un bébé qu’on voit à peine…j’ai connu le peu d’empathie face à certains professionnels…et lire ce témoignage, c’est un vrai cadeau, c’est de l’espoir, c’est du bonheur. merci pour cette maman, merci pour toutes les mamans qui auront un jour à vivre cette douloureuse épreuve et qui auront une personne telle que vous à leur côté.

  10. C’est exactement ce qui c’est passé pour moi et mon fils né à 27 SA je me suis confrontée avec des infirmières mais une à cru en mon allaitement,m’a soutenu dans mon choix et grâce à Nathalie M. à Nantes j’ai pu allaiter mon fils 16 mois ce fut des instant de bonheurs et un lien fort s’est tissé.
    Aurore

  11. Un grand bravo pour votre soutien sans faille qui a permis à cette maman de ne pas avoir ce sentiment d’echec!!
    Et un merci personnel, car grace à vous je suis encore plus fière d’avoir donné mon lait au lactarium et d’avoir ainsi pu participer à des histoires similaires. Comme le don de sang, le don de lait ne coute qu’un peu de temps et peu sauver des vies!

  12. quel magnifique récit, merci, je n’ai pas d’autres mots. Longue et belle vie au petit loup et un bel allaitement à lui et à sa maman!!!

  13. Ce magnifique billet m’a mis les larmes un yeux! Bravo pour votre humanité, pour votre implication… Et belle route à cette maman et son enfant!

  14. Merci pour cet article, je me retrouve 3 ans en arrière avec mon petit garçon né beaucoup trop tôt, on se sent tellement seul face à la gravité de la situation…Les montées de lait qui n’arrivent pas, les médecins qui vous mettent la pression… Un manque incroyable de communication, et ce lien avec votre enfant qui ne se fait pas car vous êtes séparés… J’en pleure encore, cette impression d’avoir ratée quelque chose ! Merci de nous faire partager cette magnifique expérience ! Merci pour toutes ses mamans de néonat qui sont tellement différentes et en même temps tellement semblables aux autres !!!

  15. merci, merci infiniment pour avoir partagé ce magnifique moment j’en ai les larmes aux yeux.
    un grand bravo a cette maman courageuse et bravo a vous toutes les mater devraient avoir des gens comme vous ❤

  16. Merci pour ce magnifique témoignage et pour vos capacités d’empathie qui rendent votre travail remarquable.Bravo aussi à ce petit bout de chou (futur lactolique j’espère!) et à ses parents.
    Moi aussi je suis encore plus fière d’avoir donné mon lait au lactarium pdt qques mois!
    Bonne continuation!

  17. je vous dis bravo !!!
    et heureusement que des femmes comme vous existent pour aider des mamans en detresses ….

  18. Un grand et sincère bravo. Vous pouvez vraiment être fière de vous. C’est une très belle histoire vraie.

  19. Impossible de ne pas avoir les larmes aux yeux… quand je pense à ce qu’elle a failli louper, la pauvre, alors que je viens de vivre grâce à l’allaitement, 9 mois de bonheur avec mon p’tit (grand maintenant!) Ange… et je devrais dire « ce qu’ils ont failli louper », car c’est un partenariat de confiance et de continuité entre bébé et maman. Allaiter… c’est juste… énooorme! 😉

  20. POur etre passe par la neonat avec ma fille ,je ^trouve dommage que l allaitement ne soit pas leur priorite…un fois on m a meme dis  » les eleves sont si heurese de donner un bib qu on vous a pas attendu!! »

  21. Merci pour ce temoignage qui m’a beaucoup émue et qui m’a rappelé des souvenirs enfouis. Mon fils est né a 36 SA et il a eu du mal a trouver la force de téter… On me laissais à peine le temps de le mettre au sein qu’on me disait « ne l’épuisez pas trop, donnez lui 20 ml de complément ». Entre le tire-lait et l’espoir qu’il téte enfin, j’étais à fleur de peau. J’ai toujours dit que c’est le tire lait qui m’a donné ma monter de lait… Car mon fils ne tétait pas suffisement bien pour que ça se passe…

    Je me suis donc retrouvé dans cette maman désespéré de voir son allaitement qui ne marche pas comme elle le voulait, et ensuite après m’étre livrée, comme elle, en sanglot et pleine de rage, les auxilières ont enfin décidé de tout faire pour que ça marche… Toutes les positions ont été testé. Alors de là, la première vrai tété à eu lieu…! Des larmes de joie cette fois… Oui, ce temoignage est exactement ce que j’avais vecu… J’avais oublier cette joie immence dû a ce grand moment…

    Merci.

  22. Bonjour,
    En plus de créer une relation mère enfant unique, autant sur le plan émotionnel que corporel, le lait maternel reste le liquide nourricier le plus naturel qui soit pour le nourrisson.

  23. Tellement émouvant .. bravo et merci de vous être battue pr cette maman et son bébé . M^me si l’histoire est différente , ce récit me rappelle oh combien une sage femme et une merveilleuse auxiliaire se sont battues à mes côtés, m’ont aidé et poussé le reste de l’équipe à me faire confiance pr éviter la néonat à mon bébé .
    Merci à toutes celles qui comme vous se battent pr préserver le lien , la relation , la fusion , l’allaitement d’une mère et son enfant

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