Une histoire de tire-sein

Elle est née fin avril ma petite fille.

Elle a un air mutin et une petite bouille fine à faire craquer le monde entier, ses parents en premier.

Elle est née avec à peine trois semaines d’avance.

Juste un peu plus tôt, juste un peu plus petite que la « moyenne ». Pas de quoi s’inquiéter, elle est en pleine forme ma chérie et ce « petit poids » ne tardera pas à s’éclipser.

Notre plus grand bonheur au monde est arrivé et nous venons de créer notre famille.

Tout va bien dans le meilleur des mondes. Ou presque.

Lorsque j’ai su que j’allais avoir un bébé, je voulais allaiter. Pas de question particulière, pas d’ambition ou de volonté, juste cette envie, ce besoin de nourrir mon enfant comme le font des millions de femmes. Pro ou anti, là n’est pas mon débat, encore moins mon combat.

Et quand ma chérie est née, elle a cherché le sein dès qu’elle a été posée sur mon ventre. Son profond regard ancré dans le mien, autant que dans celui de son papa, un sein qui n’attendait que de remplir son rôle.

Seulement, rien n’est jamais si facile et ma petite n’arrivait pas à téter sans aide. Je n’arrivais pas à me débrouiller seule avec elle. Plutôt que d’arrêter aussi vite que cela avait à peine commencé, à la maternité, j’ai pu user et abuser des sage-femmes et puéricultrices pour aider mon bébé à téter. Elles étaient toujours présentes, de jour comme de nuit, à chaque fois que je les appelais.

Avec plus ou moins de succès, ma fille tétait, un peu.

Au bout de 3 jours, épuisées par cette difficulté qui commençait à devenir insurmontable pour nous, une sage-femme m’apporte un tire lait et m’en explique le fonctionnement. Le colostrum recueilli est alors donné à la seringue à mon bébé.

Déroutant, perturbant tout en étant rassurant.

Au moins, mon bébé qui n’arrive pas à téter normalement est nourri. Sa courbe de poids qui descendait vitesse grand V reprend le chemin du positif au bout du cinquième jour.

Un début bien classique finalement.

À la différence prêt que le jour du départ, la pédiatre que je rencontre me demande comment je compte faire, je lui dis juste que le tire-lait me paraît être la solution, car seule à la maison, je n’aurai personne d’autre pour m’aider.

– Très bien. Donc, tirez votre lait 6 à 8 fois par jour, dont une fois la nuit. Voilà une ordonnance.

Et hop, au revoir.

Un petit encouragement ? Un bonne journée ? Un sourire ? Non ? Bon, on fera sans alors.

Comment ? Vouloir continuer à allaiter au sein ? Rester quelques jours de plus à la maternité pour apprivoiser ce geste qui n’est pas si facile et si naturel pour toutes les femmes ? Demander de l’aide une fois rentrée chez soi à quelqu’un ?

Non plus ?

Il n’y a donc plus rien à ajouter.

Sauf un baby blues assez violent qui va s’installer tellement ce retour à la maison va m’apparaître comme prématuré et difficile.

Rentrés un premier mai (oui, c’est pratique…), mon mari va aller courir les pharmacies de garde pour récupérer le précieux tire-lait, sans lequel je ne pourrais tenir plus de quelques heures (ayant recueilli l’équivalent de seulement 3 ou 4 biberons d’avance pour mon bébé à la maternité).

Et nous voilà complètement largués, lâchés seuls dans notre nouvelle vie de famille. Déjà que j’étais un peu (beaucoup ?) perdue face à ce petit être qui demande tant d’attention et d’amour, la mise au sein à la maison n’a pas duré plus de quelques tentatives car voir mon bébé hurler de faim, je ne pouvais pas le supporter.

Le tire-lait ? La solution, unique, miraculeuse me semblait-il.

Les jours puis les semaines vont défiler. Le tire-lait a pris une place de choix dans le salon, posé sur un accoudoir du canapé. Je vais y passer des heures, environ 3 sur 24 heures.

Que m’importe, au moins, je tire mon lait et je peux nourrir mon bébé.

Entre nourrir mon enfant, le tire-lait et les biberons, je ne trouve plus de temps pour moi, même pas un petit moment.

Et le quotidien s’installe, je finis presque par accepter cet état et la déprime devient moins violente, la frustration reste omniprésente mais plus insidieuse, plus cachée.

Mon bébé a presque un mois.

Je découvre que je tire beaucoup de lait, j’en jette tous les jours. Découverte du lactarium et du don de lait.

Plaisir de pouvoir offrir cet or blanc à des prématurés qui en ont bien besoin pour bien démarrer dans la vie. Je vais en remplir mon congélateur de nombreuses fois, plusieurs dizaines de litres vont alors être offerts à ces tous petits bébés, frères et sœurs de lait de mon bébé le temps d’un biberon.

La frustration se cache encore un peu plus grâce à ce don quotidien.

Mon bébé a presque deux mois.

Je vais voir une amie qui a accouché presque en même temps que moi, elle allaite son bébé.

Et d’un coup, tout remonte. TOUT. Cette frustration qui grandit de plus en plus, qui envahit tout. Mes tripes qui hurlent que ce tire-lait ne peut pas continuer à me séparer de mon bébé.

J’essaie alors vainement de remettre mon enfant au sein. Seule chez moi. Sans succès évidemment.

Et je découvre par hasard le métier de « conseillère en allaitement», il y en a deux à l’hôpital où je dépose mon lait. Je prends rendez-vous. Après tout, peut-être que quelqu’un pourra nous aider ?

Et pendant des semaines, je vais aller voir cette sage-femme qui va m’aider, chaque semaine à mettre un pas devant l’autre, à mettre des pansements sur mes erreurs de maman débutante, à reprendre confiance en nous, à découvrir le contact avec mon enfant autrement que par le biais du biberon. Les joies du peau à peau, du bain, les câlins, le portage, arrêter le transat et mettre mon enfant tout contre moi. La mise au sein ? Si ma fille y revient, ce sera « la cerise sur le gâteau » me dit de manière bienveillante la sage-femme car il ne faut pas se leurrer, mon bébé est grand, la succion s’oublie vite.

Et mon bébé qui refusait de se coller à moi et de me regarder quand je lui donnais son biberon, faute d’avoir jamais été si proche de sa maman, va se transformer, nous changeons de comportement toutes les deux. Le papa n’est d’ailleurs jamais bien loin et reste présent face à cette tornade qui va révolutionner nos relations qui commençaient alors tout juste à prendre leurs habitudes. Il ne comprend pas bien notre démarche mais accepte, c’est déjà beaucoup pour moi.

Mon bébé a trois mois.

Je ne compte plus le temps que nous passons en peau à peau à chaque jour qui passe. Des heures… mais combien ? Je n’en sais rien. Sans doute presque toutes.

Au quotidien, je lui présente ce sein dont ma fille ne comprend pas l’utilité. Toujours pas…

Qu’importe, cette frustration c’est la mienne, pas la sienne. Je lui montre, je fais couler un peu de lait et si elle se crispe, s’éloigne, je n’insiste pas. On reprend une peluche, on joue, on fait un bisou des guilis, on rit et on passe à autre chose.

Ma fille est heureuse, grandit bien, c’est l’essentiel.

Ma déprime n’est que pour moi, pas pour elle.

J’ai bien parfois envie de tout arrêter, stopper ma lactation, prendre le lait en poudre (j’ai une boîte « au cas où » dans mon placard) et arrêter d’espérer quelque chose qui ne viendra sans doute jamais.

On va même essayer un biberon de lait artificiel un soir, par dépit. J’en ai les larmes aux yeux. Ma fille refuse, tout net.

Je n’essaierai qu’une fois.

Le temps continue de filer. Mon bébé grandit. Un retour au sein me paraît devenir insurmontable. Il faut que j’arrête, ça devient délirant ce besoin. Il faut « faire le deuil » me dit la puéricultrice à la PMI. Mais je ne peux pas. Je ne veux pas !

Mon bébé va avoir 4 mois.

Et un matin, par je ne sais quel miracle, Julie va être curieuse et toucher ce sein qu’elle boudait jusque là. Oh, juste quelques instants mais suffisamment pour me redonner espoir et reprendre ce combat.

Il nous faudra encore des jours et des jours de tentatives infructueuses. Et un matin, je me sens suffisamment forte pour essayer de la mettre au sein, avec le DAL pour que le lait coule sans discontinuer, pour qu’elle reste collée au sein. J’espère de tout mon cœur que nous allons enfin avancer !

Je me donne une semaine, si ça ne marche pas, cette fois, je vais la sevrer parce que je ne supporte plus ce quotidien, ce tire-lait, ce temps infini pour préparer ces prochains repas, cet œil sur la montre pour ne pas oublier que le lait est bon jusqu’à telle heure et qu’il faut que je prépare le biberon d’après. Bref, cet organisation je n’en peux plus, je n’en veux plus… je veux vivre plus sereinement ma maternité encore débutante.

Le rendez-vous que j’ai avec ma conseillère en allaitement la semaine suivante est ma date limite.

Et cette date limite va nous donner des ailes, nous obliger à avancer toutes les deux.

Julie va faire un bon de géant et va commencer à téter. Oh juste quelques instants la première fois, mais en multipliant les mises au sein avec le DAL, en l’espace de quelques jours, ma fille va y revenir.

Le quatrième jour, j’arrête les biberons la journée. Je les garde pour le soir et la nuit parce que là je suis sûre qu’elle a assez à manger, ayant peur que la journée je ne lui donne pas assez de lait.

La quantité de lait prise par le biais du DAL va rapidement passer de 80 ml à 10ml.

Le sixième jour, je vois ma conseillère en lactation.

Je lui explique où nous en sommes. Je suis heureuse, ma fille a été capable de lâcher ce biberon qui nous séparait. Ma déprime s’envole. Je ris de bon cœur, enfin.

Lors de notre rendez-vous je sors donc tout mon attirail : DAL, bout de sein en silicone, sparadrap pour faire tenir la sonde.

Dans un sourire bienveillant, ma conseillère me dit :

– Essayez donc sans le DAL.

– Ouh là ! Mais on n’a jamais fait ça encore.

J’imagine déjà Julie en train de hurler du haut de ses 61 cm mais je mets juste le bout de sein en silicone et tente. Nous ne sommes pas seule, la sage-femme nous aidera en cas de besoin.

Julie pleure ? Juste un peu.

Elle tète ? 5 bonnes minutes puis me regarde et sourit.

Je range mon DAL définitivement.

Mon bébé a 4 mois ½. Nous découvrons toutes les deux le bonheur de l’allaitement.

Nous avons rangé tétines et biberons, gardons encore un peu ce bout de sein en silicone, le temps de nous donner assez confiance pour l’enlever.

Un long chemin tortueux ? Oui mais au bout de ce chemin, une autoroute de bonheur. On la commence tout juste et je la souhaite la plus longue possible.

Ce texte est un message d’espoir pour toutes les jeunes mamans qui comme moi, se sont senties perdues au début.

N’écoutez pas les : « ce ne sera pas possible », « le tire-lait c’est la solution », « vous avez le droit d’être frustrée » (phrases que j’ai entendue de la part de professionnelles : pédiatre, puer ou sage-femme) qui ne vous donnent pas de vrais conseils et ne vous aident pas à avancer. Si votre cœur et vos tripes vous hurlent que vous devez tout tenter, tentez !

J’allaiterai tant que mon bébé le voudra, sans contrainte de temps, juste un amour doux entre nous.

Je suis heureuse. Julie a un regard qui me fait craquer quand elle me regarde par-dessus ma poitrine, me sourit ou rit quand elle finit de téter.

La vie est belle. Les tétées ne font que commencer.

Par Anna, que vous pouvez lire par là aussi : http://www.samtribul.com/

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19 réponses à “Une histoire de tire-sein

  1. C’est vraiment une belle histoire… très émouvante. Bravo à cette maman pour sa ténacité et son courage.

  2. Wah, quel parcours ! Bravo d’avoir écouté tes tripes, au lieu d’enterrer tes sentiments. Belles tétés à vous 2.

  3. je t’ai reconnue à la première ligne ^_^
    et quel bonheur de confirmer mon intuition au premier « Julie »
    gros bisous à vous

  4. Chapeau! tu as été très persévérante et te voila enfin récompensée! tu m’en as fait pleurer! Bonnes tétées!

  5. Mon bébé au sein, je te lis et je suis toute retournée.
    Bravo pour ce parcours et merci du partage.

  6. J’ai été derrière toi, dès le début. Je n’en suis que plus admirative et respectueuse du chemin que vous avez fait ! Un super exemple rempli d’espoir pour toutes celles dans ton cas ! Tu as réussi à me faire verser ma larmichette ! Je te la souhaite la plus longue possible cette autoroute lactée du bonheur !!!

  7. Quel beau récit, plein de courage, d’espoir et d’amour! bonne et longue continuation pour vous deux, cs sont des moments tellement agréables 😉

  8. Félicitation pour ton courage et ta ténacité 🙂 Je vous souhaite de belles et longues tétées!

  9. MERCI beaucoup à toutes pour vos messages!
    Mais je sais aujourd’hui que si on a eu deux mois vraiment difficiles on est récompensé et la suite s’avère des plus douce 🙂

  10. merci pour ce temoignage qui me fait pleurer car c’est tellement ! je me trouve dans la mm situation ke vous et grâce a vos mots je vais aller voir quelq’un pour qu’on nous aide et perseverer car je commence a en avoir marre de ce tire lait et d’avoir tout un attirail a emmener dès que je part, devoir m’eclipser pour tirer, regarder l’heure, utiliser le frigo chez les gens pour mon lait….ect

  11. lily, ne te décourage surtout pas ! trouve les bonnes personnes pour t’aider et tu vas y arriver ! on a mis 2 mois pour s’en sortir et je vis aujourd’hui le plus grand bonheur de ma vie.
    ne lâche pas, persévère, parfois ça a été très dur mais on n’a jamais lâché et la vie est tellement belle aujourd’hui 🙂

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