Parce que vouloir n’est pas tout

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Pendant ma grossesse, je trouvais parfois un peu déroutant de m’entendre demander aussi souvent si « je voulais allaiter mon bébé ». Comment aurais-je pu vouloir quelque chose dont je n’avais aucune expérience ?
Oui, il me semblait évident que mon corps était « prévu » pour ça, toutes les informations dont je disposais m’amenaient à considérer l’allaitement comme « normal », « bon », « pratique », « économique », « idéal », pour mon bébé comme pour moi-même. Mais je me demandais surtout comment ce serait, ce que je ressentirais, comment cela se passerait au quotidien. Je ne me sentais pas en mesure de savoir ce que je voudrais au-delà de quelques jours ; je voulais commencer, essayer, « voir »… avant de vouloir.
J’avais donc pris l’habitude de répondre à cette question que « du moins, je voulais essayer, mais que je ne me fixais pas de « durée minimale » (j’étais toujours étonnée d’entendre certaines femmes prévoir, lors d’une première grossesse, d’allaiter un certain nombre de semaines, ou de mois) pour mon allaitement ». Cela m’avait semblé bizarre lorsque la sage-femme avec laquelle j’ai fait la préparation à la naissance m’avait répondu « ni de durée maximale non plus ! ». Evidemment, je ne m’étais pas non plus fixé de limite de durée. Aujourd’hui, je comprends mieux ce qu’elle voulait dire… mais je n’imaginais pas alors les critiques que peut susciter un allaitement « long ».

Et ma fille est née.
Il y a eu la « tétée de bienvenue » en salle de naissance, que je n’ai pas du tout vécue comme le moment merveilleux que certaines décrivent parfois : j’ai essentiellement ressenti de la douleur, à laquelle s’est ajouté un sentiment d’envahissement quand au bout d’une heure, ma fille n’avait pas l’air décidé le moins du monde à lâcher le sein.
Je devais déjà pas mal vouloir allaiter, car sur le coup j’ai eu peur de ne pas supporter ça, de ne pas aimer ça, et je me suis sentie triste à penser que je n’étais pas masochiste au point de m’infliger une situation aussi désagréable pendant plusieurs mois, surtout jusqu’à quinze fois par jour les premiers jours, pour ne pas dire en quasi permanence.
Et puis rapidement, au fil des premiers jours, les douleurs se sont atténuées, et surtout cette drôle d’électricité s’est mise à me traverser à chaque tétée, ce vertige de bien-être, cette incroyable vague d’amour.
Ma fille a commencé à reprendre du poids à son quatrième jour de vie, mon allaitement semblait placé sous les meilleurs auspices.
Là, je pouvais enfin dire que je voulais allaiter. Je ne savais pas plus pour quelle durée, je ne voulais rien décider d’avance, je verrais au fil du temps, mais en tout cas je savais désormais que cette réalité-là, je l’aimais et je voulais la vivre.

Et puis, il y a eu cette fameuse pesée cinq jours après la sortie de la maternité.
Et au lieu d’une belle prise de poids, les quelques grammes de perdus. Les questions de la conseillère en lactation, ses tentatives pour comprendre ; oui ma fille s’endormait très vite au sein, oui il était arrivé qu’elle dorme six heures d’affilée sans qu’il ne me vienne à l’idée de la réveiller (étrangement !).
Heureusement, je savais que cela arrive, que l’on affole certaines jeunes mamans parce que leur bébé « ne prend pas assez de poids », que l’on incite souvent ces mères à intégrer des compléments de lait artificiel et que cela nuit à la sécrétion lactée, tout comme le stress induit par les pressions psychologiques, et qu’ainsi dire à une femme « vous n’avez pas assez de lait » est le meilleur moyen de faire en sorte qu’en effet elle vienne à en manquer.
Je savais aussi que le lait d’une mère est toujours bon, toujours assez nourrissant.
J’ai donc cherché plus d’informations, des conseils, j’ai demandé de l’aide. J’ai eu la chance d’être bien entourée et d’être soutenue par la grande majorité des professionnels de santé que j’ai rencontrés, par mon entourage proche, et surtout, j’ai toujours eu le soutien indéfectible du père de ma fille, ce qui a vraiment été très important.
Car nous en avons traversés, des moments difficiles, entre chaque aller-retour à la PMI, chez ma sage-femme ou chez le pédiatre (et autant de balances différentes !). Au cours de son premier mois, ma fille a été pesée tous les trois jours en moyenne : un coup, elle avait « bien pris », un coup rien du tout et c’était de nouveau les regards réprobateurs, les mines inquiètes, l’angoisse… non, je n’avais remarqué aucune différence dans sa manière de téter entre cette fois-ci et la précédente, oui j’avais toujours du lait, je le savais, le sentais, même si avec le tire-lait j’obtenais péniblement 20 pauvres millilitres… Il y a eu les innombrables mises au sein avec le nez et les mains de la conseillère en lactation ou de la sage-femme entre ma fille et moi, les mille conseils parfois contradictoires (« buvez bien votre tisane d’allaitement » ; « non, la tisane ça ne sert à rien, prenez plutôt tel ou tel médicament » ; « faites-la patienter un peu entre les tétées, elle boira mieux ensuite » ; « non, ne la faites surtout pas attendre, plus elle tétera plus elle stimulera vos seins » ; « ne la laissez pas dormir plus de quatre heures d’affilée, elle est trop faible encore » ; « non, ne la réveillez surtout pas, elle sait quand elle a besoin de téter, vous allez la perturber et à deux ans, elle se réveillera encore la nuit pour manger ! » ; « détendez-vous ! » (oui, j’essaie, merci) ; etc.), les pleurs de ma fille qui augmentaient, bien évidemment elle ressentait tout mon stress, et je finissais par me dire que peut-être c’était vrai, je n’avais pas assez de lait, elle pleurait parce qu’elle avait faim, j’étais en train d’affamer ma fille… tout ça dans une période où, comme toute jeune maman, j’étais déjà assez fatiguée et un peu angoissée par cette toute nouvelle vie avec mon bébé, et où j’aurais surtout voulu pouvoir me détendre et profiter pleinement de ces moments si déroutants mais si merveilleux, si précieux.
J’ai appris à lâcher prise, à arrêter de multiplier les pesées, mais les doutes autour de mon allaitement ont tout de même resurgi à chaque visite chez le pédiatre. Aux deux mois de ma fille, j’ai passé une semaine à ne penser qu’à ça, entre crises de larmes en mode « je vais arrêter de l’allaiter, c’est pas possible, je vais devenir folle, c’est trop dur » et moments d’euphorie, façon « non, ça m’est égal, je continue, je le vois bien, moi, qu’elle va bien ! ».
Il m’aura fallu attendre la visite des quatre mois pour entendre enfin le pédiatre me dire « mais tout va bien, Madame, il est très bien le poids de votre fille ! »… un peu plus et c’était lui qui me disait d’arrêter de me concentrer sur une centaine de grammes de plus ou de moins, le comble !
Je sais aujourd’hui qu’en-dehors de cas particuliers et exceptionnels, il y a toujours des solutions aux problèmes d’allaitement. Dans notre cas, la solution aura essentiellement consisté en une multiplication des mises au sein, et en toutes sortes d’efforts (souvent vains) pour maintenir la demoiselle éveillée pendant les tétées.

Et en l’oubli des courbes de croissance.
Il n’est évidemment pas normal qu’un bébé perde du poids au lieu d’en prendre, au-delà des tous premiers jours de vie. Mais chaque bébé se développe à son rythme, il peut être dans la nature d’un enfant d’être fin, et de rester tout en bas des courbes, même des courbes « corrigées » par l’OMS.
Même après avoir restimulé (voire surstimulé) ma lactation, ma fille est toujours restée en bas des courbes de poids (et en haut des courbes de taille) et j’ai appris avec le temps à accorder de l’importance à toutes sortes d’autres éléments, dont certains tiennent de l’évidence (et à les faire remarquer au pédiatre) : un bébé qui produit des quantités parfois impressionnantes d’urine, fait des selles jusqu’à six ou sept fois par jour, régurgite régulièrement… a nécessairement ingéré une quantité non négligeable de lait (même si on ne l’a pas entendu déglutir hyper bruyamment) ! Et surtout, un bébé tonique, éveillé, qui sourit… est un bébé qui va bien (même s’il paraît un peu maigrichon à côté des petits bouddhas représentés sur les publicités pour couches ou autres articles de puériculture).
Je me risque à donner quelques chiffres, parce que cela m’aurait rassurée de lire ce genre de témoignages, au tout début, quand je craignais vraiment de mettre en danger la croissance et le développement de mon bébé : à un mois, ma fille n’avait pris que 200 grammes par rapport à son poids de naissance, et ensuite, elle n’a pris qu’entre 500 et 600 grammes (et généralement plus près de 500 que de 600 grammes) par mois jusqu’à l’âge de six mois (la diversification, que nous avons commencée tout doucement à ses quatre mois et demi, n’a visiblement rien changé à sa prise de poids). Elle est donc « rentrée dans les clous » en ce qui concerne la prise de poids à partir de ses trois mois, mais n’a jamais « rattrapé son retard ».
Bien sûr, je ne suis pas en train de dire que cette prise de poids serait suffisante pour tous les bébés, qui sont tous différents, et peut-être que chez un autre bébé elle serait le reflet d’un problème, dont il serait justifié de s’inquiéter et auquel il faudrait remédier.
Je voulais simplement indiquer que ces chiffres peuvent être satisfaisants, même si on nous les présente comme alarmants ; encore une fois, un certain nombre d’éléments autres que le poids constituent de bons indicateurs de l’état de santé d’un bébé.

Alors, oui je voulais allaiter, mais… si j’avais disposé de moins d’informations, ou d’informations moins justes, ou si je n’avais pas été soutenue, j’aurais tout à fait pu renoncer. Même en voulant allaiter. Parce qu’il y a les doutes, les douleurs, les inquiétudes, la fatigue, le trop-plein d’émotions contradictoires, l’impression de ne pas y arriver et de ne pas savoir s’occuper de son bébé…
Mon seul regret est de n’avoir pas pu soutenir une amie dans son allaitement, mais elle a accouché trois mois avant moi, et c’est grâce à son expérience que j’ai su qu’un bébé pouvait « ne pas prendre assez de poids ». Car je ne le savais pas avant, pas du tout avant mes six mois de grossesse.

Un jour, ma fille a eu cinq mois, et j’ai su que je voulais continuer à l’allaiter au-delà de ses six mois. Mais pour me découvrir un jour cette volonté-là, il avait fallu d’abord que je puisse commencer, puis continuer, à allaiter.
Il existe de très nombreuses situations qui peuvent compliquer un allaitement, alors avant de demander aux futures mères si elles veulent allaiter, tous les professionnels de santé qui accompagnent les femmes au cours de leurs grossesses devraient d’abord s’assurer qu’elles seront suffisamment informées et soutenues pour pouvoir tout d’abord commencer, et ensuite poursuivre, leur allaitement ; et ainsi découvrir cette relation unique et si particulière, chacune à son propre rythme et au rythme de son bébé, librement.

Aujourd’hui, ma fille est toujours plutôt légère par rapport à la « moyenne » (ce qui n’est pas sans présenter certains avantages… notamment quand on pratique assidûment le portage !).
Elle est en très bonne santé.
Elle va avoir un an dans quelques jours, c’est fou (pourtant ça aussi, je le savais… que ça passe vite !).

Je remercie Marion et l’ensemble des Seintes car ce blog a compté, et compte encore, parmi mes plus importantes sources d’informations. C’est pourquoi j’ai écrit ces mots aujourd’hui, pour ne plus me contenter d’être une simple lectrice silencieuse et apporter ma toute petite pierre à ce bel édifice.

Témoignage de Juliette.

Photo :  Juliette & Jeanne

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13 réponses à “Parce que vouloir n’est pas tout

  1. superbe témoignage qui me rappelle beaucoup mon début d’allaitement chaotique, je n’avais également aucune notion de durée mais je voulais essayer! bravo de t’être accroché et merci à des femmes que les seintes, la LLL… de nous aider dans ces moments pas si évidents!

  2. Je pense que toutes les femmes enceintes devraient se voir offrir le livre de Marie Thirion « L’allaitement, De la naissance au sevrage ». En France, il n’y a pas assez de préparation à l’allaitement.

  3. Tu as écrit pour moi le témoignage que tu aurais voulu lire aux premiers mois de ta fille….je me suis beaucoup reconnue dans ton histoire…Focaliser sur le poids, un bébé qui ne prends pas « assez de poids » mais qui reste eveillé, tonique…J’ai consulté plusieurs conseilleres en lactation (pediatre, homeopathe et sage femme), et la dernière m’a dit « mais pourquoi vous venez me voir? elle va très bien votre fille? j’aimerai en avoir une comme ça, qui rit aux eclats, qui sourit, qui est curieuse… »..A partir de là, je n’ai plus compté les tétées, ni pesait les couches, j’ai arreté de focaliser sur son poids ! Aujourd’hui, à 5 mois, elle ne pese que 1,7kg de plus que son poids de naissance (mais 2,200kg de son poids le plus bas), mais est dans la haute moyenne de la courbe de taille !
    Merci vraiment pour ton témoignage je me sens moins seule ! Quand j’entends des mamans se « plaindrent » d’avoir un bébé « de petits poids » (souvent 6-7kg à 6 mois), je me dis « ouhlala, si seulement la mienne pouvait peser autant ! »

  4. oh oui quel beau témoignage si juste notamment sur les nombreuses informations contradictoires que l’on peut nous donner!! bonne tété

  5. Votre histoire est proche de la notre, avec mon fils agé de 6 mois, presque 7. J’aurais aimé lire ce genre de message plus tôt, avant … Merci pour les prochaines

  6. Très joli témoignage. je vous souhaite de continuer l’allaitement tant que vous avez envie toutes les deux. Les miens se sont arrêtés tout seuls et j’avoue que j’ai une sacrée préférence pour ça maintenant. Les allers-retours chez le médecin m’ont vite saoulés aussi. Le meilleur moyen de stresse les mamans. Bonne continuation et merci pour ce beau témoignage.

  7. Très bel article, qui reflète beaucoup mon allaitement ! Mon supabb flirt aussi avec la courbe basse du poids, mais il faut rappeler que les courbes du carnet de santé ne sont pas adaptées aux bébés allaités. Donc que les jeunes mamans allaitantes se rassurent, c’est normal que votre enfant ne « colle » pas parfaitement aux courbes 😉

  8. Remarque de la pédiatre de mon deuxième quand il n’a pas pris 1g entre les visites du 3ème et 4ème mois : « votre bébé a pris 4cm : un bébé ne grandit que quand il a pris suffisamment en nourriture. Il n’a pas pris de poids mais a grandi : tout va bien. »
    Cette remarque a été mon point d’appui pour les mois suivants.

  9. Merci de ce témoignage ! Je me retrouve beaucoup dans ce que tu dis. Ma fille de 5 mois a bien « commencé » sa courbe de poids (parfaitement, même). Mais, après deux mois, elle a ralentit sa prise de poids (mais, sa taille a continué à évoluer selon la courbe). Ce qui fait que j’ai une fille assez longiligne, très haute dans les courbes de taille et basse dans les courbes de poids. On me fait flipper aussi, en mettant en cause mon allaitement. Heureusement, j’ai eu les bonnes infos de LLL, et puis, je vois bien que ma fille pète la forme ! Elle est super active, super éveillée, curieuse, souriante. C’est une petite dormeuse. Et elle est très très active. Elle mange à sa faim, régurgite parfois. Et le mois dernier, j’ai décidé de changer de pédiatre pour ne plus entendre des « votre lait n’est plus assez nourrissant, il faut donner des compléments ».

    Un témoignage comme le tient rassure. Merci ! 🙂

    Et longue vie à ta puce ! 🙂

  10. Merci pour ce témoignage qui me rassure… J’ai accouché il y a 4 mois d’une pépette « dans la moyenne », 3.3kg, qui a très vite repris son poids de naissance (en 4 jours elle l’avait dépassé), puis la prise de poids a doucement ralenti… au premier mois +900g, je n’étais pas inquiète. Au 2ème mois +400g, là je regarde la courbe, elle « sort » de celle de son poids de naissance pour s’aligner sur celle d’en dessous, ça m’inquiète un peu mais la pédiatre (pro allaitement) n’a rien dit. J’essaie de la « gaver » (elle fait ses nuits mais tète minimum 8 fois dans la journée et tétée en grappe le soir), j’arrête aussi le bout de sein en espérant que ça aide, +600g à 3 mois, youpi, elle a atteint les 5kg (que les bébés des copines nés peu après ont déjà dépassé d’où le stress…). 4ème mois, +400g de nouveau (mais le ventre vide contre plein à la visite précédente, on se rassure comme on peut), un nouveau coup de stress vu que la courbe continue à fléchir (elle se retrouve dans le bas de la courbe après avoir démarré au milieu) mais la pédiatre ne dit rien donc j’essaie de pas focaliser… mais comme après chaque pesée, je stresse un peu. Bon à côté de ça elle a bien grandi, passée de 48 à 63cm à 4 mois donc la phrase d’au dessus « un bébé qui grandit mange assez » me rassure aussi ! Ma fille est fine, n’a pas autant de petits plis que ce que j’aimerais (et pourtant je suis pas fan des « sumos » !) mais elle va bien, est super tonique, souriante et adorable donc… j’espère juste que ça masque rien (type infection urinaire), mais un bébé malade le fait quand même savoir…

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