Un mois et demi, et puis…

1167502_574430859281348_1407895651_o

Quelque chose me dit depuis plusieurs jours que je dois écrire l’histoire de notre allaitement.

Je ne sais pas à qui et à quoi je dois cette idée, mais très certainement aux nombreuses réflexions de nos proches, ou même encore à mes amies qui souffrent des mois après d’avoir choisi de ne pas allaiter. Peut-être aussi à cause de celles qui s’étonnent de me voir encore donner le sein à ma fille et qui me demandent, inlassable question, si je n’en ai pas assez…

Depuis 11 mois, j’allaite ma fille. Depuis 11 mois, je me dis que je ne suis qu’au début de cette relation lactée. Depuis 11 mois, je rencontre des affirmations que je n’ose parfois pas contrer, et qui auraient pu me faire tout arrêter tellement elles m’ont perturbées.
La plus connue, c’est celle de n’avoir pas eu de lait. «Tu comprends, je voulais tellement allaiter, mais je n’ai pas pu. Je n’avais pas de lait.»
J’entends aussi que le pédiatre de ma mère lui avait demandé de cesser certaines tétées car son lait était trop riche et me rendait boulotte.
Celui de ma tante lui a affirmé que le lait maternel était indigeste et était la cause de flatulences.
Mon amie a attendu des jours sa «seconde montée de lait» sur les conseils de sa sage-femme, sans mettre son bébé plus fréquemment au sein et s’est étonnée de voir le lait se tarir.
Ma cousine, qui nourrissait tellement mal son enfant, a été jugée responsable de la perte de poids de son nouveau-né… Heureusement que sa dévouée belle-mère lui a apporté un biberon de lait maternisé et une balance, sans quoi on ne sait ce qui serait arrivé avec cette lubie de vouloir l’allaiter.
Une autre amie a rencontré une sage-femme bienveillante qui l’a prévenue qu’elle ne pourrait pas commencé l’allaitement car ses tétons n’avait pas été «préparés», que cela serait douloureux et qu’il valait mieux ne pas commencer. Sur ces bons conseils, elle est heureuse de s’être épargné une tâche supplémentaire.

Et puis, encore aujourd’hui, les «tu l’allaites encore ?», entendus tellement de fois. Les «tu vas en faire un enfant dans les jupes de sa mère», j’en passe et des meilleures qui aurait dû me contraindre à arrêter.
Quand j’entends la tristesse d’une amie que l’on n’a pas encouragée, ou qui s’est laissée convaincre que son lait n’était pas suffisant, cela me touche et m’émeut particulièrement car j’aurais pu être cette femme qui pensera jusqu’à la fin de ses jours qu’elle n’a pas été capable.

«Capable d’allaiter». Voilà bien une réflexion qui ne me traversait pas l’esprit avant de donner naissance à ma petite. Je voyais les choses de manière naïve et simple. Très basiquement, je me disais qu’aucun être du règne animal ne donnait le lait d’une autre espèce, et je ne voyais aucune bonne raison de choisir un substitut. Par chance, mon mari ne revendiquait aucune fonction nourricière et savait qu’il aurait le loisir de concocter de petits plats plus tard. Alors quand la question m’a été posée aux cours de préparation à l’accouchement, j’ai – enfin, nous – avons simplement répondu de manière positive.

Les premières heures qui ont suivi la naissance de notre fille, je pensais qu’à son réveil j’allais tout naturellement l’approcher de mon sein, dans la position que la sage-femme m’avait expliquée lors du cours, et qu’elle téterait cet aliment naturel, sain et parfaitement adapté. Dans ma vision idéale, elle s’endormirait à la fin, repue, avec une goutte de lait perlant à la commissure de ses lèvres, tandis que je sourirais béatement à mon mari. Tableau idyllique.

En réalité, à son réveil, elle flairait la surface de ma peau comme un petit chiot, ouvrait la bouche, rencontrait mon téton et… hurlait ! Tendue, raide comme un arc, et rouge écarlate ! Les rares fois où l’objectif fut malgré tout atteint, j’ai clairement eu la sensation que quelqu’un avait refermé une pince-crocodile sur mon téton, et je souriais en espérant que ce même quelqu’un puisse penser que mes larmes étaient dues à la joie ! Enorme déception.

Dans cet exemple de moment de grande vulnérabilité, si je ne m’étais pas trouvée dans une maternité pro-allaitement, j’aurais écouté le premier inconscient venu qui m’aurait proposé de la nourrir avec du lait de yak. Totalement dénuée de clairvoyance, je me suis laissée guidée par les sage-femmes et puéricultrices qui m’ont fait essayé un tas de méthodes pour que je puisse allaiter. Deux facteurs compliquaient la tâche : premièrement, j’avais mal. Deuxièmement, ma fille, née un peu en avance, n’avait pas la force, ni la taille, pour ouvrir la bouche suffisamment pour prendre en bouche toute l’aréole de mon sein. Mécaniquement, ça ne marchait pas.

S’en est suivie une série d’expériences : Dispositif d’Aide à l’allaitement (DAL), bout de sein en silicone, puis tire-lait avec administration du lait au petit doigt et à la seringue (pour ne pas biaiser son réflexe de succion en proposant un biberon). J’ai donc opté pour cette dernière méthode, et l’ai adoptée pour une durée indéterminée, tout en signant mes papiers de sortie de la maternité.
Durant quelques semaines, je tirais mon lait toutes les 3 heures en moyenne, proposais régulièrement à ma fille le sein (au mieux, elle essayait de téter, au pire, elle s’endormait dessus et je profitais de quelques heures de repos), je me badigeonnais régulièrement de crème à la lanoline pour éviter les crevasses que l’on m’avait prédit (mais qui ne sont jamais venues), nous alternions, mon mari et moi, les repas de lait tiré et conservé méthodiquement au réfrigérateur, proposais encore et toujours de courtes mises au sein, et dès que j’avais mal, je cessais tout exercice de mise au sein pour quelques heures.

J’ai eu peur que cela soit le rythme qu’il faille adopter définitivement, et qui, je dois dire, n’était pas le plus facile à tenir. J’avais envie d’arriver à allaiter simplement, comme l’image d’Epinal qui me restait encore. Toute cette période, je me disais que s’il suffisait de remplir un biberon de poudre de lait reconstitué, alors je n’avais aucune légitimité à prétendre au titre de mère, car n’importe qui pouvait la nourrir.

Je me suis entourée de conseils de la Leche League, d’amies allaitantes de longue durée, j’ai dévoré les livres de Marie Thirion, et le blog des Seintes aussi, j’ai demandé à une conseillère en lactation un rendez-vous à domicile pour m’assurer d’être sur la bonne voie, et surtout… J’ai fui les conseils de la PMI de mon quartier et j’ai fermé mes oreilles aux personnes, amies, ou famille, qui, malgré toute leur bienveillance, me suggéraient de ne pas m’acharner. J’ai ralenti considérablement le rythme des visites de courtoisie à la nouvelle accouchée, et j’ai passé plus de temps en peau-à-peau avec ma petite. J’ai abandonné mes soutien-gorge compliqués pour un simple haut de maillot de bain, qui est plus facile à gérer avec une seule main. Nous avons aussi opté pour le décrié «co-sleeping» auquel nous avions juré de ne pas nous adonner. En bref, je me suis affirmée dans mon choix.
Par chance, comme je tirais mon lait régulièrement, j’obtenais de grandes quantités, et je ne rencontrais pas de doutes sur ma capacité à fournir assez. Je me suis juste un peu inquiétée lors d’un pic de croissance. (« un peu »… Non, pour être tout à fait franche, bien que préparée à cette éventualité, j’étais paniquée !)

Cela a duré un mois et demi.

Et puis enfin, un jour, je ne saurais pas dire exactement quand, elle a tété, longtemps, et je n’ai plus eu mal. Du tout. Elle demandait, je donnais, jour et nuit, notre petite endormie dans la chaleur du lit parental, et plus personne n’a eu de nuit hachée. Le chat est même revenu dormir au pied du lit tant le calme était revenu. On a remisé nos petits doigts, nos seringues, nos pots stérilisés et tous nos essais de biberons aux tétines spéciales allaitement. Le tube de lanoline n’était même pas terminé, et j’ai même un peu regretté au vu du tarif auquel il est vendu en pharmacie.

Aujourd’hui je suis très fière d’avoir passé cette épreuve en la réussissant…. et de la réussir toujours pour une durée non-déterminée. Quand je croise un bébé nourri au biberon, je ne peux malheureusement pas m’empêcher de penser que c’est dommage, mais je ne dis rien pour ne pas envenimer la caricature de l’extrémiste-allaitante. Mais je me demande toujours si derrière ce choix, il ne se cache pas en fait une femme que l’on n’aurait pas encouragée.

L.

PS : photo prise à Vannes, été 2013, par Marion… petit panneau accroché à un mur.

Publicités

9 réponses à “Un mois et demi, et puis…

  1. Le mois et demi… chez nous aussi, il a été salvateur après une rencontre à la PMI (et oui, je suis tombée sur une perle rare…). jamais je n’oublierai cette quiétude immense que je ressentais quand ce tout petit loup était contre moi, ces moments de douceur. Pour notre allaitement (bah oui on était trois), je n’ai eu que des belles rencontres, des personnes me portant avec encouragements (j’ai peut être juste fermée mes oreilles aux autres) 😉

    Mais ce fatidique mois et demi…

  2. La lanoline fait un très bon baume cicatrisant pour les lèvres (et au kilo c’est moins cher que le célébrissime tube bleu qui est bourré de trucs chimiques) si tu n’as pas encore bazardé le tube qui doit un peu te rappeler ces moments pas trop funky, mais aussi la victoire qui va avec 😉

  3. Merci pour ton temoignage.

    « Quand je croise un bébé nourri au biberon, je ne peux malheureusement pas m’empêcher de penser que c’est dommage, mais je ne dis rien pour ne pas envenimer la caricature de l’extrémiste-allaitante »
    J’aurais pu l’ecrire…

  4. Merci pour cet article qui donne de l’espoir, et merci de « ne rien dire » quand tu croises un biberon. En effet, pour beaucoup, c’est anodin, même « normal », mais pour d’autres cela peut être un vrai déchirement de le donner à son enfant. Quand on culpabilise déjà de ne pas avoir assez persévéré, de ne pas avoir su à qui demander de vrais conseils, d’avoir écouté les seuls disponibles, ceux des puér de la maternité, d’avoir désespéré que les douleurs cessent, que bébé parvienne à prendre correctement le sein, etc. Un biberon n’est pas toujours synonyme de « mère qui ne veut pas le meilleur pour son enfant », j’espère que toutes les Seintes savent ça. 🙂

    • Je pense que toutes les mères veulent le meilleur pour leurs enfants, pour ma part si je pose des questions, c’est pcq je constate trop souvent que bcp de mères sont très mal informées sur l’allaitement et c’est ça que je trouve déplorable, c’est pas tellement l’absence d’allaitement, mais plutôt l’absence d’allaitement pour de mauvaises raisons comme la désinformation !

  5. Et oui, le début n’est pas toujours facile mais en vaut tellement la peine! Et quel plaisir ensuite…

  6. Je suis de ces femmes qu’on n’a pas encourag̀ees… Bon, je me suis quand même acharnée, et j’ai allaité 2 mois en exclu, et depuis, en mixte. Elle a 6 mois et je vais arreter bientôt… Enfin peut être.
    Merci pour çe joli témoignage. Je m’y suis bcp retouvée.

  7. Magnifique histoire ! Un bon combat ! Moi je peux rarement m’empécher d’essayer de comprendre pourquoi une femme n’allaite pas … je pense que c’est important d’essayer à son niveau de faire évoluer les mentalités, et c’est pas en se cachant et en se taisant que ça se fera ! Evidemment il faut du tact et du discernement, on n’a pas à géner les autres avec notre choix, mais en parler pour moi c’est important !

  8. Je viens de tester la Lanoline sur les lèvres gercées, et les mains abîmées, c’est vrai que ça fait des miracles ! Merci pour l’astuce 😉
    (et merci aussi de vos commentaires sympathiques)
    L.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s