3 ans après…

6 mois

Il y a 3 ans, je passais du côté obscur de la maternité, sans même m’en rendre compte, sans y penser, logiquement, naturellement. Mon fils avait 6 mois et je décidais de continuer à allaiter. Ou plutôt, je ne décidais pas d’arrêter.

Premier enfant, premier allaitement, premiers pas de mère. Je n’ai jamais « choisi » d’allaiter, quand la sage-femme a demandé, en cours de préparation à l’accouchement, qui souhaitait allaiter, j’ai levé la main, comme environ la moitié des futures mères présentes, sans penser que ma main levée puisse être considérée comme un choix, une revendication ou un jugement.

Je ne pensais pas que l’allaitement puisse être si passionné, si politique, si révolutionnaire ou explosif. Comme je n’aurais jamais imaginé que porter un enfant puisse être un acte culpabilisant pour les femmes stériles ou nullipares, je n’aurais jamais imaginé qu’allaiter un enfant puisse être un acte considéré comme culpabilisant pour certaines mères.

De l’évidence d’une continuité de la grossesse à l’extérieur de mon corps, l’allaitement est devenu en quelques mois, sans que j’y sois préparée, à un acte rebelle et puissant.

Notre allaitement est une histoire banale, et beaucoup de mères savent combien les expériences sont communes – c’est ce qui nous rapproche, ce qui nous lie, et ce qui nous permet de transmettre ces savoirs maternels aux futures mères de notre entourage, réel ou virtuel.

Mon fils est né par césarienne, en urgence, nous avons été séparés pendant deux longues heures. Puis, il ne m’a plus quittée. Nous avons traversé des mers d’obstacles, des océans de complicité et surtout des instants de partage et d’amour démultipliés.

Reflux, pics de croissance, remarques de l’entourage, isolement, hospitalisation, luttes avec le corps médical, soutiens inattendus, rencontres…

L’arrivée de mon enfant et cet allaitement ont changé ma vie personnelle, comme pour tout parent, mais aussi bouleversé ma trajectoire professionnelle et sociale.

Il n’y a pas longtemps, j’ai lu une phrase qui m’a choquée et marquée. « A l’âge de l’information, l’ignorance est un choix ». Toute mon expérience de mère, d’aidante, de soutien, tous mes échanges avec vous, Seintes, et vos proches, avec des professionnels de santé, des experts de la parentalité que j’ai eu la chance de rencontrer, tout mon corps hurle et crie en lisant cette phrase et mon esprit la refuse.

Pas seulement parce qu’elle évoque avec jugement et condescendance des situations connues, ou fait résonner en moi des erreurs commises un jour – et d’autres, sûrement, un peu tous les jours.

Je refuse cette phrase car elle est à l’opposé de ce que je souhaite faire ici, grâce à toutes les Seintes : normaliser l’allaitement, le maternage, redonner à l’enfant la place qu’il mérite au sein des familles par le partage d’informations, d’expériences, de vécu, et par l’empathie, la compassion et la compréhension.

Sommes-nous à l’âge de l’information ? De quelle information s’agit-il ?

Quand mon fils est né, l’allaitement était une telle évidence, je n’avais rien lu sur le sujet – pas plus que sur la grossesse. Je n’avais pas eu besoin de livre pour concevoir mon enfant, pourquoi en aurais-je besoin pour le nourrir ?

Je n’aurais même pas pensé qu’autant de livres sur le sujet de l’allaitement existait, et je pense toujours qu’une bonne pelletée est de trop.

L’information. Quand on ne connait pas un sujet, est-on coupable ? Est-ce un choix, un concours de circonstances, un signe de fermeture d’esprit, ou juste qu’on ne pensait pas une seconde que de telles infos ou de tels besoins d’infos existent ?

Quand on essaie de se renseigner, comment savoir quelles sources sont fiables, et lesquelles ne le sont pas ? Ne faut-il pas faire confiance à une personne, à un moment donné, pour nous orienter ?

Pendant la grossesse, la femme est plus fragile, tiraillée entre ses instincts mammifères et des informations, spéculations ou menaces venues de l’extérieur, sous la forme parfois d’un gynécologue hautain, d’une sage-femme mal informée ou d’une famille anxiogène.

Je crois que par essence, nous avons besoin de faire confiance, besoin d’être rassurée. Lorsque nous posons une question à une personne que nous jugeons de confiance, sa réponse nous convient et nous réconforte.

Nous n’imaginons que difficilement que cette personne de confiance, qui représente le savoir et la connaissance, puisse être mal informée, ou désinformée.

La désinformation est-elle un choix, alors ? Nous n’avons ni le temps, ni l’énergie, ni les compétences ou capacités pour remonter à la source de chaque information à disposition, de vérifier chaque donnée, recompter les chiffres, relire les études, réinterpréter les pourcentages et résultats. Nous devons faire confiance.

Tout comme en classe d’histoire, au collège, nous acceptions la parole de l’enseignant qui nous racontait la Grande Guerre. Pourtant, il n’y avait pas assisté. L’enseignant représentait ce savoir mis à notre disposition.

« L’ignorance est un choix ». Non, l’ignorance n’est jamais un choix. L’ignorance est le résultat d’un défaut de questionnement bien orienté, de soutien de l’entourage, de suivi, d’écoute, de compréhension du vécu de la personne.

Dire que quelqu’un ignore par choix, c’est refuser qu’on puisse ignorer parce que la vie arrive, la vie nous chahute, la vie nous oriente chacun sur des chemins différents.

Dire que l’ignorance est un choix, c’est juger sans connaître les motivations d’une personne qui ne souhaite pas accueillir une information, ou ne souhaite pas (ou pas encore) faire le chemin d’un raisonnement qui nous semble, à nous, évident.

Nous ne sommes pas tous en capacité d’accueillir toutes les informations (fiables ou non) disponibles à tout moment, pour des raisons strictement humaines. C’est là toute la différence avec un disque dur. Lui va engranger les informations, sans tri, juste dans la limite du stockage disponible.

L’esprit humain trie, selon bien des façons, conscientes ou inconscientes. Selon la fiabilité supposée de l’information donnée (rentre-t-elle en conflit avec ce qu’on m’a déjà dit ? Avec ce que j’ai lu ? Avec une personne de confiance ? Remet-elle en cause tout ce qu’a dit cette personne de confiance ?), selon la susceptibilité et le vécu de la personne concernant le sujet donné, selon ses propres barrières de l’esprit qui sont souvent des mécanismes de défense et de survie.

Il ne revient à personne le droit de juger de la capacité d’une personne à accepter une information, à remettre en cause ce qu’elle sait ou croit savoir, ou à chercher une information.

Chacun et chacune doit se tenir disponible pour partager le savoir fiable et vérifié qu’il a eu la chance d’acquérir, que ce soit parce qu’il a été bien entouré, bien conseillé, ou qu’il a les capacités intellectuelles nécessaires pour élaborer lui-même une réflexion complète sur le sujet donné.

« A l’âge de l’information », l’information est immédiate, instantanée, foisonnante, débordante, et c’est difficile de savoir où placer sa confiance.

Les informations fiables évoluent rapidement, ce qui était pensé comme vrai il y a quelques mois ou années peut s’avérer faux. Il est humainement impossible de se tenir à jour de toutes les évolutions d’informations disponibles.

Les informations peu fiables, ou carrément fausses, sont légion. Vaut-il mieux se renseigner quitte à trouver une mauvaise information ou ne pas chercher et choisir l’ignorance ?

L’erreur est humaine, il est impossible de savoir si nous avons raison, ou non, de faire confiance à telle personne, à tel instant, sur tel sujet. Se renseigner a parfois un résultat bien néfaste – l’ignorance est alors une chance.

C’est pour cela que sur ce blog :

– nous disons « je ne sais pas », car il vaut mieux ne pas tromper une personne et lui faire croire que nous savons et sommes dignes de confiance pour tous les sujets ;

– nous n’imposons pas ce que nous pensons être vrai et fiable à celles et ceux qui ne font pas la démarche de nous solliciter ;

– nous orientons vers des sources que nous savons fiables pour des sujets précis, notamment vers la Leche League ;

– nous refusons de répondre à des questions médicales, car même si nous « pensons savoir », parfois, nous ne savons pas ;

– nous sommes amenées à refuser des textes qui partagent de fausses informations.

Non, aujourd’hui, en 2014, en cet « âge de l’information », ignorer, ne pas savoir, ce n’est pas un choix. C’est un constat triste, peut-être, mais pas un choix.

Ou alors si, peut-être, c’est un choix… juste différent de celui de la personne qui pense partager une information. Chaque information génère elle-même d’autres questions, et l’ignorance surgit toujours sur le chemin.

Personne ne peut prétendre savoir, tout savoir. Pourtant, peu pensent en avoir fait le choix.

Tout n’est pas aussi simple et manichéen que cette phrase veut le faire croire, entourée d’un voile de condescendance.

Pour cette nouvelle année, Je suis une Seinte s’engage à aller encore plus à votre rencontre, pour partager ce que nous savons (ou pensons savoir), mettre à jour nos propres informations et accepter de faire évoluer notre savoir, le confronter aux expériences, mettre en perspective des informations, avancer et grandir sur ce chemin des parents que nous avons choisi, autour des piliers de nos vies : le respect de nos enfants, des autres, la remise en cause des préjugés culturels ou personnels, l’acceptation des différences de vécus, et beaucoup d’amour.

Aujourd’hui, mon fils a 3 ans et demi, il est « toujours » allaité, même si bien sûr notre allaitement touche doucement à sa fin, qu’une page se tourne, mon engagement pour l’allaitement maternel et le maternage ne faiblit pas.

En 2014, j’aimerais partager encore plus avec vous, et pas uniquement par Internet. L’information, c’est aussi aller vers les gens, pour parler, et surtout écouter, pour partager et grandir, ensemble.

Merci à vous pour votre soutien, votre présence (réelle ou virtuelle), pour les informations que vous m’avez données, scientifiques ou humaines, pour vos questions ou votre ignorance qui m’ont poussée à trouver des réponses, pour votre confiance avant tout.

Une très belle année à tous et à toutes,

Marion

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11 réponses à “3 ans après…

  1. Merci à toi pour le temps et l’énergie que tu investis pour soutenir et informer les mères en difficulté. Et bravo pour ce texte, et pour tes 3 ans et demi d’allaitement !

  2. Un bel article, tu as vraiment une plume qui mérite d’être connue ! Et bonne année à toi également, tu vas vers le sevrage naturel, une belle expérience, que, je suis sûre, tu nous feras partager !

  3. Très bel article j’en ai des frissons! Ton engagement se sent à travers ce texte que tu sembles écrire avec tes tripes, ta plume est superbe! Merci pour ce site (conseillé par lll), jy ai trouvé du réconfort mais aussi de l’information. Ma soif d’en savoir toujours plus sur l’allaitement et le maternage peut ici y être étanchée.
    Une bonne année aux seintes!

  4. Mon premier commentaire !! Superbe article j’adore je plussoie !!!
    Mes 2 garçons ont été allaités 18 mois chacun … Et le dernier ça remonte à presque 6 ans pfiouuuu
    Je partage l’article car j’entends et je vois trop souvent autour de moi des allaitements foirés … Au bout de même pas 2 jours !!! Grrrrr

  5. Un bien bel article ! Lorsque j’ai décidé d’allaiter (quand j’attendais numéro 1). J’ai eu bien du mal à trouver des informations scientifique et neutres (entre les pro lait maternisé avec le lobby agroalimentaire derrière et la leache league + consorts qui ont perdu toute objectivité) pour peser le pour et le contre. Je m’en suis tenue aux propos de l’OMS et j’ai allaité 9 mois. 9 mois pendant lesquels j’ai découvert comme toi, ô combien le sujet n’est pas neutre (justement) !

  6. Bonjour,
    Je viens de découvrir votre blog qui est super. En effet pas facile de s’y retrouver en matière d’informations. Pour l’instant j’entend des « ton lait n’est plus assez riche ». Mon gros loulou de 4mois et 8,120kg a recommencé a se réveiller la nuit depuis ma reprise du boulot. Ces derniers jours c’est pire c’est tte les 2h, j’en viens a douter et a me demander si je lui donnerai pas un bib de complément le soir…

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