L’allaitement ne s’apprend pas

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Réflexion personnelle

Il y a peu, j’ai été prise à partie car j’ai « osé » déclarer que non, je ne pensais pas que l’allaitement maternel s’apprenait.

On m’a accusé de ne pas voir les difficultés de mères, de ne pas comprendre que ça pouvait être difficile… Que finalement, refuser d’admettre que l’allaitement « s’apprenait », c’était refuser de venir en aide à des mères.

Pourtant, depuis 3 ans, grâce au blog et à la page Facebook, nous avons accompagné et soutenu des milliers de futures ou jeunes mères. Alors que je refuse de dire que l’allaitement s’apprend.

Un simple problème de vocabulaire ?

Les mots comptent, les mots que l’on choisit sont importants. Ils ont une dénotation et une connotation. Ils sont chargés d’histoire, de culture, d’associations d’idées… Les mots sont mon métier et je ne les utilise qu’avec beaucoup de précaution.

La définition du mot « apprentissage » est multiple. Formation, initiation, processus de mémorisation…

À aucune entrée je ne trouve de lien avec l’allaitement maternel. Je peux en revanche comprendre qu’une langue étrangère s’apprend, une technique s’apprend.

La compétence d’allaitement, pour moi, est innée. Et s’il l’inné est le contraire d’acquis, il ne veut pas pour autant dire facile.

Et si l’allaitement était vraiment un apprentissage, cela voudrait dire que personne ne sait, à la base, et que tout le monde doit apprendre. Pourquoi en serait-il autrement ?

Or pour certaines, la mise en place de l’allaitement se fait sans heurts, sans questionnements…

Dire à une future mère qu’elle va devoir « apprendre » à allaiter, c’est ériger des murs qui n’ont pas lieu d’être. En France, les questions d’apprentissage peuvent être douloureuses, le vécu de chacun forge notre réaction à ce mot.

Combien pourraient se braquer, et refuser de tenter cette si belle expérience de peur d’échouer – comme peut-être elles ont déjà échoué dans leur vie, pour d’autres apprentissages réels ?

Combien pourraient se juger « nulle en allaitement » parce qu’elles ne parviendraient pas à surmonter leurs difficultés, pensant qu’elles n’ont pas été capables de bien apprendre la leçon ?

Je crois profondément aux instincts primitifs qui coulent dans nos veines depuis… depuis que nos ancêtres sont devenus des mammifères et allaitent leurs petits.

Aujourd’hui la compétence innée d’allaitement s’est dissoute dans la culture financée par l’agro-alimentaire, du moins dans notre pays.

Nous qui aidons les mères, nous ne leur apprenons pas à allaiter. Nous les aidons à se reconnecter avec leurs instincts, à reprendre confiance en elles, à s’écouter, à écouter leur enfant.

Quand une femme est à l’écoute de son instinct, l’allaitement est une évidence. Quand une est désinformée, sur une génération ou plusieurs, comme on voit aujourd’hui, l’allaitement est une bataille. Une bataille pour retrouver son instinct, mais pas un apprentissage.

Il y a quelques mois je l’écrivais déjà ici : ayez confiance ! Cette compétence est en vous.

Ça me rappelle ce passage du si joli documentaire Entre leurs mains, quand la sage-femme Jacqueline Lavillonnière explique, lors d’une formation (il me semble) :  « si vous ne prenez pas la péri, vous savez faire, n’en doutez jamais« .

Les cours de préparation à l’accouchement préparent, jamais une sage-femme n’oserait dire qu’elle va vous « apprendre » à accoucher. Ou que vous devez « apprendre » par vous-même…

Si vous êtes à l’écoute de votre instinct, si vous êtes bien entourée, soutenue, vous savez faire. N’en doutez jamais !

Un apprentissage nécessite un maître, une personne extérieure qui enseigne.

Personne ne peut enseigner l’allaitement maternel. On sait allaiter. On a juste oublié comment.

J’ai lu une comparaison entre les femmes d’aujourd’hui et des femelles animaux au zoo, en captivité, et je trouve qu’elle ne fait que renforcer ce que je pense : si on doit apprendre aux mamans pandas à allaiter leur petit en captivité, c’est uniquement parce qu’elles ont été déconnectées de leur instinct, de leur nature, de leur environnement.

C’est l’apprentissage culturel d’une pratique naturelle, qui ne devrait pas exister si l’environnement était respecté.

Je ne crois pas à l’apprentissage de l’allaitement, je crois en la mise en place d’un environnement qui laisserait place aux instincts.

Et parce qu’inné ne veut définitivement pas dire « facile », la question des difficultés pathologiques n’a rien à voir avec cet instinct. On peut sentir que son enfant n’arrive pas à téter efficacement sans pourtant être capable de diagnostiquer un frein de langue trop court, par exemple, ou le couper.

Le savoir instinctif n’est pas toujours suffisant à régler un problème.

S’il fallait utiliser un mot du champ lexical de l’apprentissage pour parler de cette situation finalement si triste, où la nature et le bon sens ont perdu leur place, il faudrait parler de « désapprentissage culturel ».

En revanche, il faut apprendre aux professionnels de santé à soutenir et informer correctement les parents, quand un obstacle survient, quand une question se pose. Pour eux, c’est la théorie et la mise en pratique d’un soutien qui doit s’apprendre.

Cet enseignement, et cet apprentissage sont cruciaux pour l’avenir de l’allaitement en France. Il est indispensable que les professionnels de santé en contact avec les futurs et jeunes parents soient source d’une information juste et accessible.

Il faut également que les professionnels sachent faire confiance à l’instinct parental et le mettre en valeur en soutenant les choix faits pour l’enfant.

Les futurs et jeunes parents qui font le choix de l’allaitement méritent d’être soutenus et accompagnés avec respect et intelligence. Ils font confiance aux professionnels de santé qu’ils rencontrent, ceux-ci doivent mériter leur confiance.

Les futurs et jeunes parents qui font le choix de l’allaitement méritent de savoir ce qui sommeille en eux depuis des générations et des générations. En anglais, on appelle ça « l’empowerment ».

Ayons confiance !

***

Pour aller plus loin : Droit au soutien à l’allaitement maternel

Illustration : Toi, moi et la tétée, Monica Calaf et Mikel Fuentes – éditions du Hêtre

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6 réponses à “L’allaitement ne s’apprend pas

  1. Je suis une sociologue de formation, et ma réponse sera donc biaisée, je partcipie également au projet d’élevage de chevaux de ma mère et j’ai donc pu observer de nombreux allaitement maternels animaux.

    Et mes observations ne peuvent qu’aller dans le sens de l’acquis … des juments qui n’ont pu être élevées avec d’autres juments allaitantes, qui n’ont pas connus de parcours sociaux comme elle le devrait, sont, pour la plupart, incapable d’accueillir et d’allaiter leur progéniture, elles posent de réels soucis aux éleveurs. Le fait de ne pas avoir pu observer, d’autres juments allaitantes, ne leur permet pas en général de comprendre qu’un poulain ce n’est pas un extraterrestre, qu’un poulain on le lèche, on l’aide à se lever, on l’allaite, que tout ça c’est le rôle d’une maman cheval, C’est par le social que les juments apprennent ou comprennent ce qu’elles doivent faire avec leur poulain, elles ne l’ont pas en elles à la naissance. L’homme est un être social, le caractère culturel de l’homme fait partie de sa nature, il se fond dans la nature, il ne se distingue pas de la nature, et même si apprendre à allaiter ne se fait pas en prenant des cours, il faut bien avouer que le côté social de l’allaitement manque cruellement dans notre société, quelle petite fille / jeune femme peut encore observer une maman allaiter, comprendre comment ça se passe, observer les gestes des mamans qui les entoure. Il y a des femmes pour qui les choses ne vont pas de soi, pour qui l’allaitement ne va pas de soi, pour qui la maternité ne va pas de soi, et leur dire qu’elles ne peuvent pas apprendre à être mère, qu’elles ne peuvent pas apprendre à allaiter, me semble être un mur encore plus important que de leur dire que oui on peut apprendre, même si on rencontre des difficultés. Personnellement je parlerais pas d’un désapprentissage culturel, mais bien d’un non-apprentissage culturel pour parler de notre société.

  2. Je suis d’accord , ca me dérange toujours quand j’entends des femmes qui ont peur de ne pas avoir assez de lait ou de ne pas pouvoir allaiter. je dit ayez confiance c’est fait pour . pour moi 3 mois de galère à la mise en place c’était il y a 3 ans 2 mois et j’allaites toujours. juste changer de bébé en cours. tout le monde m’a dit pendant la deuxième grossesse comment tu feras et j’ai eu confiance. l’aînée à arrêter le jour de la naissance de son frère . AYER CONFIANCE

  3. merci pour ce billet qui me touche particulièrement, en tant que femme, mère, et aussi future auxiliaire de puériculture. J’ai ressenti cet « empowerment » en donnant naissance à ma deuxième fille à la maison (après avoir vécu une première naissance très médicalisé pour Ma Grande en maternité), et je sens en moi ce besoin de dire aux femmes qu’elles sont capables, l’envie de leur donner confiance, favoriser et nourrir leur estime de soi pour qu’elle trouve en elle les ressources… J’espère pouvoir faire cela dans mon futur métier, merci de partager avec nous cette belle vision!

  4. J’aime bien mieux l’idée de « comprendre » l’allaitement, comment fonctionne son corps et celui de l’enfant. En effet la question de l’apprentissage pose tout de suite celle de la réussite, ce qui peut être problématique pour une jeune mère que la nouveauté de la situation, de l’accouchement etc. peut avoir ébranlée dans sa confiance en elle.

  5. Le premier commentaire est très intéressant. Il faut retisser le lien social pour que les mères qui se sentent seules face à cette entreprise qu’est l’allaitement, qui peut sembler insurmontable parfois, puissent se tourner vers d’autres mères qui pourront les aider. C’est le rôle des consultantes en lactation aujourd’hui mais si on était moins isolées, on pourrait s’adresser aux unes et autres beaucoup plus facilement.

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